Ce royaume, que ses habitans nomment Mancaçar, et qui, depuis les conquêtes d'un de ses rois vers la fin du dernier siècle, comprend en effet la plus grande partie de l'île, s'étend depuis la ligne équinoxiale jusqu'au 6e. degré de latitude méridionale; sa longueur se prend du septentrion au midi: elle est d'environ cent trente lieues, sur quatre-vingts de largeur, qui est celle qu'on donne ordinairement à l'île. Mandar et Bonguis étaient deux autres royaumes qui le bornaient au septentrion, mais qui ont suivi la fortune de celui de Toradja, et de quelques autres provinces aujourd'hui soumises aux rois de Macassar. Quelques-uns comptent cette grande île au nombre des Moluques, dont elle n'est éloignée que d'environ quatre-vingts lieues.
Sa situation étant au milieu de la zone torride, on s'imagine aisément qu'il y règne une extrême chaleur. Peut-être serait-elle inhabitable, si ces ardeurs excessives n'étaient modérées par des pluies assez abondantes, qui rafraîchissent ordinairement la terre cinq ou six jours avant ou après les pleines lunes, et pendant les deux mois que le soleil, dans son cours annuel, emploie à passer au-dessus de l'île; d'un autre côté, ce mélange de pluie et de chaleur, joint aux vapeurs qu'exhalent continuellement les mines d'or et de cuivre, qui sont en assez grand nombre dans le pays, y excite presque tous les jours, au coucher du soleil, des orages terribles et les plus furieux tonnerres. L'air y serait très-malsain, s'il n'était purifié par les vents du nord qui s'y font sentir avec violence pendant la meilleure partie de l'année. Aussitôt qu'ils viennent à manquer, ce qui est heureusement très-rare, le pays est désolé par diverses maladies contagieuses; mais, lorsqu'ils soufflent avec leur force ordinaire, tous les habitans jouissent d'une santé parfaite. On en voit vivre sans maladies jusqu'à l'âge de cent ou de cent vingt ans.
De toutes les provinces qui composent le royaume de Macassar, il n'y en a point que la nature n'ait distinguée par quelque faveur particulière, qui la rend nécessaire à toutes les autres. Celles qui ne sont composées que de rochers et de montagnes inaccessibles contribuent à la richesse du pays par leurs carrières et leurs mines. Dans les unes on trouve de très-belles pierres, avantage rare aux Indes; les autres ont des mines d'or, de cuivre et d'étain. La province de Toradja fournit seule une assez grande quantité de poudre d'or; et lorsque les ravines qui se précipitent des montagnes de Mamadja ont achevé de s'écrouler, on en découvre souvent de petits lingots dans les vallées: on raconte même qu'on y en a trouvé de la grosseur du bras.
Les terres de l'île de Célèbes sont remplies d'ébéniers, de bois de calambac[14], de sandal, et de quelques espèces qui servent à teindre en vert et en écarlate; teinture si vive et si brillante, qu'elle efface la plupart des nôtres. Le bois de charpente et de menuiserie, plus commun que le bois à brûler ne l'est en Europe, met les habitans en état de construire des bâtimens de mer à meilleur marché qu'en aucun port. Leurs bambous sont si durs et si solides, qu'ils en font non-seulement des cabanes, mais de petits bateaux et des flèches. Il n'y a point de contrée dans les Indes où cette espèce de roseau croisse mieux. Au lieu d'un pied de diamètre, qui est sa grosseur commune, il en a souvent plus de trois dans l'île de Célèbes; et comme il est naturellement creux, les Macassarois en font des tambours qui ne rendent pas moins de son que les nôtres.
D'autres provinces ne semblent formées que pour le plaisir de leurs habitans. Quantité de petites rivières dont elles sont arrosées leur fournissent d'excellent poisson, qui fait pendant toute l'année la principale partie de leur nourriture. Mais rien n'approche de la peinture qu'on nous fait du paysage. La variété en est infinie: ce sont des collines et des campagnes remplies d'arbres toujours verts; des fruits et des fleurs dans toutes les saisons; des oiseaux qui ne cessent jamais de chanter. Entre quantité de fleurs que la terre produit d'elle-même on donne un rang fort supérieur à celle qui se nomme bougna-genay-maura. Elle a quelque chose du lis; mais son odeur est infiniment plus douce, et se fait sentir de beaucoup plus loin. Les insulaires en tirent une essence dont ils se parfument pendant leur vie, et qui sert à les embaumer après leur mort. Sa tige est d'environ deux pieds de haut; elle ne sort pas d'un ognon comme le lis, mais d'une grosse racine fort amère, qu'on emploie pour la guérison de plusieurs maladies, surtout des fièvres pourprées et pestilentielles. Les arbres les plus communs dans ces délicieuses plaines sont les citronniers et les orangers. Parmi les oiseaux, dont le nombre est si grand, que l'air en est quelquefois obscurci, soit qu'ils y naissent tous, ou que la beauté du pays les y attire des îles voisines, celui qu'on vante le plus n'a guère que la grosseur d'une alouette. Son bec est rouge; le plumage de sa tête et celui de son dos sont tout-à-fait verts; celui du ventre tire sur le jaune, et sa queue est du plus beau bleu du monde. Il se nourrit d'un petit poisson qu'il va chasser sur la rivière, dans certains endroits où l'instinct est le seul guide qui puisse le conduire. Il y voltige en tournoyant à fleur d'eau, jusqu'à ce que ce poisson, qui est fort léger, saute en l'air, et semble vouloir prendre le dessus pour fondre sur son ennemi; mais l'oiseau a toujours l'adresse de le prévenir. Il l'enlève avec son bec et l'emporte dans son nid, où il s'en nourrit un jour ou deux, pendant lesquels son unique occupation est de chanter. Ensuite, lorsque la faim le presse, il retourne à la chasse, et ne revient pas sans une nouvelle proie. Cet oiseau merveilleux se nomme ten-rou-joulon. Le lory est une sorte de perroquet presque entièrement rouge, dont la gorge surtout est d'un rouge de feu très-éclatant, et relevé par de petites raies noires. On ne le nomme, entre quantité d'autres espèces de perruches vertes ou bigarrées, que pour faire remarquer une propriété singulière qui lui fait garder un silence triste et mélancolique, tandis que les autres ont toute l'apparence de gaieté qui est ordinaire aux perroquets.
Tous les fruits des Indes, surtout les mangues, les bananes, les oranges et les citrons, croissent admirablement dans l'île de Célèbes. Les manguiers y sont si grands et si touffus, qu'on trouve en plein midi de la fraîcheur sous leur feuillage, et qu'on peut y être à couvert des plus grosses pluies. Les melons de Célèbes sont si rafraîchissans, que, malgré leur petitesse, la moitié d'un suffit pour apaiser la soif la plus ardente, et pour en préserver un voyageur pendant une journée entière dans les plus grandes chaleurs. L'homme le plus robuste ne l'est pas assez pour porter une grappe de bananes, qui sont les figues du pays. Elles ne sont guère plus grosses que les autres; mais la plupart ont près d'un pied de long, et le goût en est véritablement délicieux. Les insulaires leur donnent le nom d'ontis.
De tous les fruits qui croissent en Europe, l'île Célèbes ne produit que des noix. Elles y sont moins blanches que les nôtres, et la coquille est incomparablement plus dure: elles ne sont pas même d'aussi bon goût; mais on aurait peine à s'imaginer la quantité d'huile que les habitans en tirent. Entre plusieurs remèdes, dans lesquels ils l'emploient avec différentes préparations, ils en composent un onguent qui vaut le meilleur baume, et qui a des vertus encore plus certaines pour la guérison des plaies. Ils en font aussi des flambeaux, en la faisant bouillir avec la chair blanche du coco; ce qui forme une pâte dont ils enduisent des bâtons fort secs, qu'ils exposent pendant quelques heures au soleil. Ces flambeaux sont aussi propres, durent autant, et ne donnent pas moins de lumière que ceux qu'on fait ici de la meilleure cire; et lorsqu'ils sont bien allumés, on a beaucoup plus de peine à les éteindre.
L'abondance des palmiers supplée au défaut de la vigne, qu'on n'a jamais pu faire croître dans l'île, et lui procure continuellement une liqueur que les Hollandais ne font pas difficulté de comparer aux plus excellens vins de France, quoiqu'ils ne la trouvent pas tout-à-fait si saine. On n'en peut boire avec excès sans s'exposer à la dysenterie.
On voit dans le royaume de Macassar de vastes plaines qui ne sont couvertes que de cotonniers, et cet arbrisseau s'y distingue aussi par des propriétés singulières. Ses fleurs, au lieu d'être jaunes comme dans les autres contrées de l'Asie et de l'Afrique, y sont d'un rouge couleur de feu, longues, coupées comme le lis, et très-agréables à la vue, mais sans aucune sorte d'odeur. Aussitôt que la fleur est tombée, le bouton devient aussi gros qu'une noix verte, et donne un coton qui passe pour le plus fin de l'Inde.
On admire que, sous la ligne, non-seulement plusieurs légumes, tels que les raves, la chicorée et le pourpier, mais les choux même, soient aussi communs dans l'île de Célèbes qu'en Europe. On y trouve du romarin, du baume, du nénuphar, et quantité d'excellens simples dont les habitans connaissent la vertu pour de certaines maladies. L'opium, que les Portugais nomment ophion, est celui dont on fait le plus de cas: c'est une sorte d'arbuste qui croît ordinairement sur les tombeaux, dans les antres des montagnes, ou dans certains lieux pierreux et sauvages, qui ne sont connus que des insulaires. Ses feuilles sont d'un vert fort pâle. On tire une liqueur de ses rameaux par une incision sur laquelle on applique un vaisseau de bambou qui s'en remplit; mais, lorsqu'il est plein, on observe soigneusement qu'il n'y puisse entrer d'air. La liqueur s'y épaissit dans l'espace de quelques jours. Aussitôt qu'elle acquiert une certaine consistance, on la coupe en morceaux pour en faire de petites boules, que les Malais et tous les mahométans viennent acheter au poids de l'or. De l'eau dans laquelle ils ont fait dissoudre une de ces boules, après l'avoir fait passer dans deux tamis différens, ils arrosent le tabac qu'ils veulent fumer. Cette teinture lui donne un goût qu'ils trouvent merveilleux. Ils prétendent qu'elle facilite la digestion et qu'elle fortifie l'estomac; mais son effet le plus certain est de les enivrer; et le sommeil qu'elle leur procure dans cette ivresse a tant de charme pour eux, qu'ils la préfèrent à tous les autres plaisirs. L'expérience leur apprend néanmoins que l'usage de l'ophion n'est pas sans danger. Il devient si nécessaire à ceux qui en ont fait beaucoup d'usage, que, s'ils le quittent, on les voit bientôt maigrir, tomber dans une affreuse langueur, et mourir de faiblesse et d'abattement: mais il est encore plus dangereux d'en prendre avec excès. L'homme le plus vigoureux, qui en fume plus de quatre ou cinq fois dans l'espace de vingt-quatre heures, tombe infailliblement en léthargie; ou s'il en prend plus d'un demi-grain en substance, il s'endort presque aussitôt; et ce sommeil, de quelque douceur qu'il paraisse accompagné, ne manque point de le conduire à la mort. Un grain de la grosseur du riz est un violent purgatif. Mêlé avec de la thériaque, il a des effets tout opposés, et le dévoiement le plus opiniâtre ne lui résiste pas long-temps. Les Macassarois en mêlent avec le tabac, qu'ils fument avant d'aller au combat, pour échauffer leur courage et se rendre insensible aux plus sanglantes blessures. Ils ont d'ailleurs une quantité surprenante de poisons et d'herbes vénéneuses dont ils composent une liqueur si subtile, qu'il suffit, dit-on, d'y toucher ou d'en ressentir l'odeur pour mourir à l'heure même. Ils y trempent la pointe de leurs flèches; aussi ne font-elles point de blessure qui ne soit mortelle; et quand elles seraient empoisonnées depuis vingt ans, l'effet n'en serait pas moins funeste. On assure qu'il n'y a que la fumée qui puisse leur faire perdre cette malheureuse vertu. Quelques-unes de ces redoutables plantes ressemblent beaucoup à l'ophion, et les insulaires ont quelquefois le malheur de s'y tromper; mais les animaux de l'île, conduits par un instinct plus sûr que la raison, s'éloignent avec une promptitude admirable de tous les poisons qui se trouvent sous leurs pas.