Célèbes n'est pas moins abondante en bestiaux que l'Europe: les bœufs y sont aussi gros, et les vaches y donnent un lait qui n'est pas inférieur au nôtre. Il s'y trouve des chevaux et des buffles. On rencontre dans les forêts des troupeaux de cerfs et de sangliers. L'île n'a point de tigres, ni de lions, ni d'éléphans, ni de rhinocéros; mais les singes y sont comme en possession de l'empire, autant par leur grandeur et leur férocité que par leur nombre. Les uns sont absolument sans queue; d'autres ont une queue fort longue et d'une grosseur proportionnée à celle de leur corps. Les seuls ennemis que les singes aient à redouter dans l'île de Célèbes sont d'affreux serpens qui leur donnent la chasse nuit et jour; quelques-uns sont d'une si prodigieuse grandeur, que d'un seul coup de gueule ils avalent un singe lorsqu'ils peuvent le surprendre; d'autres, moins gros, mais plus agiles, les poursuivent jusque sur les arbres. Ceux qui ne se sentent point assez forts pour leur faire une guerre ouverte emploient diverses sortes de ruses; ils observent le temps où les singes s'endorment, et chaque jour leur apporte une nouvelle proie. D'autres, dont le sifflement approche de celui de quelques oiseaux, montent sur les arbres, s'y cachent sous les feuilles et se mettent tranquillement à siffler; ce bruit attire les singes, qui sont naturellement curieux, et le serpent, qui a comme le choix de sa victime, saute sur celui qu'il veut dévorer, le tient attaché sur une branche par sa queue, lui déchire les entrailles, et boit son sang jusqu'à la dernière goutte. Cette antipathie, ou plutôt ce goût des serpens de Célèbes pour les singes préserve les villes et les campagnes de ce qu'elles auraient à souffrir de leur excessive multiplication. Il en reste assez pour causer des alarmes continuelles aux insulaires, qui ont sans cesse leurs femmes et leurs champs à défendre contre des animaux également lascifs et voraces. À la vérité, le seul mouvement d'un bâton entre les mains d'un homme suffit pour les effrayer.
Tout le royaume de Macassar n'est arrosé que par une grande rivière qui le traverse du septentrion au midi: elle se jette dans le golfe, ou dans le détroit, vers le 5e. degré de latitude méridionale. Sa largeur est de plus d'une demi-lieue à son embouchure. Plus haut, elle n'a qu'environ trois cents pas, et de là, jusqu'à peu de distance de sa source, elle n'est pas plus large que la Seine à Paris; mais dans toute l'étendue de son cours elle se divise par une infinité de bras qui se répandent dans toutes les parties du royaume, et qui contribuent à l'enrichir en formant les canaux du commerce. Elle est malheureusement infestée d'un grand nombre de crocodiles, plus dangereux que dans aucune autre rivière de l'Orient: ces monstres, ne se bornant point à faire la guerre aux poissons, s'assemblent quelquefois en troupes, et se tiennent cachés au fond de l'eau pour attendre le passage des petits bâtimens; ils les arrêtent, et, se servant de leur queue comme d'un croc, ils les renversent, et se jettent sur les hommes et les animaux, qu'ils entraînent dans leur retraite. On trouve dans la même rivière des lamantins d'une prodigieuse grandeur, dont les nageoires de devant sont exactement taillées en forme de main.
Quoique le lit de la rivière de Macassar ait assez de profondeur pour les plus grands vaisseaux, il est coupé par une si grande quantité de sables, qu'une barque de cinquante tonneaux n'y peut avancer plus d'une demi-heure sans échouer; mais plusieurs provinces ont de fort bons ports qui servent de retraite aux grands bâtimens. On vante beaucoup celui d'Ionpandam, qui est dans le détroit même, et dont la ville est bâtie sur le rivage. Les Hollandais, qui en sont les maîtres, n'ont rien négligé pour s'en assurer la possession; ils y ont construit un fort. Outre les richesses qu'ils tirent de l'île, en or, en soie, en coton fin, en bois d'ébène, de sandal et de calambac, que les habitans leur donnent en échange pour des draps de l'Europe, et pour du fer qui manque à l'île, ils ont fait de cet établissement un entrepôt fort avantageux pour le commerce avec d'autres pays qui n'en sont pas éloignés. De Macassar à l'île de Bornéo, d'où ils reçoivent de l'or, des diamans, du poivre et d'autres marchandises, le trajet n'est que d'un jour de navigation. Aux îles d'Amboine, de Banda et de Boutou, qui leur fournissent la muscade et le girofle, on ne compte que deux ou trois jours. Il n'y en a pas plus de quatre aux îles de Ternate et de Timor, d'où l'on apporte quantité de cire et de bois de sapan, dont on se sert pour la teinture. Les Moluques, comme on l'a déjà remarqué, en sont à quatre-vingts lieues. Les royaumes de Siam, de Camboge, de la Cochinchine et du Tonquin, l'empire de la Chine et des îles Philippines, n'en sont guère à plus de trois cents lieues. Aussi Ionpandam est devenue entre les mains de la compagnie hollandaise une des plus grandes et des plus importantes places du royaume de Macassar, et, par conséquent, de l'île entière.
Mancaçara, qui en est la capitale, et que les rois ont choisie pour leur séjour, est une belle et grande ville, dont les fortifications ne sont pas méprisables, quoique les Hollandais aient ruiné celles qui étaient l'ouvrage des Portugais. Elle est située un peu au-dessus de l'embouchure de la rivière, vers le 6e. degré de latitude méridionale, dans une plaine fertile en riz, en fruits, en fleurs et en légumes. Ses murailles sont battues d'un côté par la grande rivière. Ses rues sont en assez grand nombre, et la plupart fort larges. L'usage du pavé n'y est pas connu; mais le sable, dont elles sont naturellement couvertes, y fait régner beaucoup de propreté. Elles sont bordées d'un double rang d'arbres fort touffus, que les habitans entretiennent avec soin, parce que les maisons en reçoivent de l'ombre, et qu'ils y trouvent une fraîcheur continuelle pendant la chaleur du jour. On n'y voit point d'autres édifices de pierre que le palais du roi et quelques mosquées; mais, quoique toutes les autres maisons soient de bois, la vue n'en est pas moins agréable par la variété de leurs couleurs. Le bois d'ébène, qui domine particulièrement, est d'un éclat qui surprend les étrangers; et les pièces en sont enchâssées avec tant d'art, qu'on n'en aperçoit pas les jointures. Le plus grand de ces bâtimens n'a pas plus de quatre ou cinq toises de long sur une ou deux de largeur. Les fenêtres en sont fort étroites, et le toit n'est composé que de grandes feuilles, dont l'épaisseur résiste à la pluie. La plupart sont élevées et soutenues en l'air sur des colonnes d'un bois si dur, qu'il passe pour incorruptible. On y monte par une échelle que chacun tire soigneusement après lui, lorsqu'il est entré, dans la crainte d'être suivi de quelque chien. Cet animal passe pour immonde; et ces insulaires, qui sont les plus superstitieux de tous les mahométans, se croiraient indignes du jour, s'ils n'allaient se laver dans la rivière aussitôt qu'un chien les a touchés. Sur le toit, qui est plat et fort bas, chaque maison a toujours trois croissans, dont deux sont droits et font les deux extrémités. Celui du milieu est renversé. On trouve à Mancaçara, dans un grand nombre de boutiques, tout ce qu'on peut désirer pour la commodité d'une grande ville. On y voit de belles places, où le marché se tient deux fois par jour, c'est-à-dire le matin avant le lever du soleil, et le soir une heure avant qu'il se couche. Jamais on n'y rencontre que des femmes. Un homme se rendrait méprisable s'il osait y paraître, et s'exposerait aux dernières insultes de la part des enfans, qui sont élevés dans l'opinion que le sexe viril est réservé pour des occupations plus sérieuses et plus importantes. On nous représente comme un spectacle agréable de voir arriver chaque jour les jeunes filles des bourgs et des villages voisins, chargées, les unes de poisson d'eau douce, qui se prend à cinq ou six lieues de la ville, dans un gros bourg nommé Galezon, où la pêche est établie; les autres de marée, qu'elles apportent de différens ports, ou de fruits et de vin de palmier, qui viennent particulièrement de Bamtaim, village éloigné de deux lieues; de volaille, de chair de bœuf et de buffle, qui se vendent dans les mêmes marchés que les fruits et le poisson. Autrefois les insulaires portaient leur zèle pour la loi de Mahomet jusqu'à faire scrupule de manger aucune sorte d'animaux à quatre pieds: mais leur abstinence se borne aujourd'hui à la chair du porc. Cependant on ne voit point de gibier dans les places publiques, parce que le droit de chasser est réservé au roi et aux seigneurs. D'ailleurs le sanglier, qui est le plus commun des animaux sauvages de l'île, est compris dans l'abstinence du porc, et l'usage du roi même est de faire présent aux étrangers de ceux qu'il prend à la chasse.
Tous les voyageurs conviennent que parmi les peuples des Indes il n'y en a point qui aient reçu de la nature plus de disposition que les Macassarois pour les arts, les sciences et les armes. Ils ont la conception vive, l'esprit juste, et la mémoire si heureuse, qu'ils n'oublient presque jamais ce qu'ils ont une fois appris. Les qualités du corps répondent à celles de l'âme. Ils sont grands et robustes, laborieux, capables de résister aux plus grandes fatigues. Leur teint est moins basané que celui des Siamois: mais ils ont le nez beaucoup plus plat et plus écrasé. Ce nez, qui les défigure à nos yeux, est chez eux une beauté, qu'on se plaît à former dès leur enfance. Aussitôt qu'ils voient le jour, on les couche nus dans un petit panier, où leurs nourrices prennent soin à toutes les heures du jour de leur aplatir le nez en le pressant doucement de la main gauche, tandis que de l'autre main elles le frottent avec de l'huile ou de l'eau tiède. On leur fait les mêmes frottemens sur toutes les autres parties du corps pour faciliter les développemens de la nature. De là vient apparemment qu'ils ont tous la taille fine et dégagée, et qu'on ne voit point dans l'île de bossus ni de boiteux. On les sèvre un an après leur naissance, dans l'opinion qu'ils auraient moins d'esprit s'ils continuaient plus long-temps d'être nourris du lait maternel. À l'âge de cinq ou six ans, tous les enfans mâles de quelque distinction sont mis comme en dépôt chez un parent ou chez un ami, de peur que leur courage ne soit amolli par les caresses de leur mère et par l'habitude d'une tendresse mutuelle. Ils ne retournent point dans leur famille avant l'âge de quinze ou seize ans; la loi leur donne alors le droit de se marier; mais il est rare qu'ils usent de cette liberté avant de s'être perfectionnés dans tous les exercices de la guerre. Comme ils naissent presque tous avec de l'inclination pour les armes, ils y acquièrent tant d'habileté, qu'on ne connaît pas d'Indiens plus adroits à monter à cheval, à décocher une flèche, à tirer un fusil, et même à pointer un canon. Il n'y en a point aussi qui manient mieux le cric et le sabre. Le cric, qu'on a souvent nommé dans cet ouvrage, est une arme commune aux Malais, aux Javans, et à d'autres insulaires de l'Inde, mais qui n'est nulle part si redoutable que dans le royaume de Macassar. Sa longueur est d'un pied et demi. Il a la forme d'un poignard, avec cette différence que la lame s'allonge en serpentant. Les Macassarois s'en servent particulièrement dans leurs duels, qui se font de deux manières: tantôt ils se battent avec le sabre et la rondache; tantôt ils sont armés de deux crics. De celui qu'on tient de la main gauche on écarte et on rabat les coups; de l'autre on pousse quelques bottes, qui finissent bientôt le combat; car la moindre égratignure d'une arme qui est habituellement empoisonnée, devient ordinairement une plaie si mortelle, qu'on désespère du remède: aussi ces querelles sont-elles presque toujours suivies de la mort des deux combattans. Leur manière de décocher les flèches n'est pas moins extraordinaire. Ils les font d'un bois très-léger, au bout duquel ils attachent une dent de requin. Au lieu d'arc, ils ont une sarbacane de bois d'ébène, longue d'environ six pieds, et fort polie en dedans. Ils y mettent une flèche, qu'ils soufflent plus ou moins loin, suivant la force de leur haleine, mais qui porte ordinairement jusqu'à soixante ou quatre-vingts pas, et si juste, que, s'il en faut croire les voyageurs, ils ne manquent jamais de donner dans l'ongle d'un doigt qu'ils se sont proposé pour but.
Les Macassarois sont vêtus plus proprement qu'aucune autre nation des Indes. En campagne, ils ont, avec le cric, un sabre qu'ils passent aussi du côté droit, et dont la poignée est ordinairement d'or ou d'argent. Celle des plus simples soldats est d'ivoire ou de bois précieux. L'usage commun du pays est de marcher pieds nus. Cependant les personnes de qualité, qui craignent moins l'incommodité de la chaleur que celle de sentir le sable, chaussent de petites sandales moresques, bordées d'or et d'argent, à peu près comme les souliers de nos dames. Le chapeau est en horreur aux Macassarois; et leur respect pour le turban va si loin, qu'ils ne s'en servent qu'aux jours de fêtes et de réjouissances publiques. Mais ils portent habituellement un petit bonnet, d'étoffe blanche, plus ou moins précieuse, suivant le rang ou les richesses, avec un petit bord d'or ou d'argent. C'est non-seulement une propreté, mais un usage indispensable pour les personnes de distinction, d'entretenir sur leurs ongles une teinture rouge qu'on y met dès leur enfance. Ils ne sont pas moins curieux de se teindre les dents en vert et en rouge. Dans leurs premières années, ils se les font polir et limer; après quoi ils se les frottent avec du jus de citron, qui les rend susceptibles de la couleur qu'on veut leur donner. Cette opération ne se fait pas sans douleur, et sans qu'il en coûte du sang; mais l'empire de la mode n'est pas moins respecté à Célèbes qu'en Europe. Souvent même les seigneurs macassarois se font arracher leurs meilleures dents pour en porter d'or, d'argent ou de tombac.
Les femmes ont encore plus de passion pour la propreté que les hommes; mais elles sont moins magnifiques: on leur voit peu de bagues et de pierreries; c'est l'ornement des hommes. Elles n'ont pour collier qu'une petite chaîne d'or, que leurs maris leur donnent le lendemain de leur noce, pour les faire souvenir qu'elles sont leurs premières esclaves.
La noblesse, dans le royaume de Macassar, n'est pas, comme dans la plus grande partie de l'Orient une distinction passagère, attachée, suivant le caprice du prince, à la personne qu'il lui plaît d'en revêtir, et qui ne passe pas toujours à ses descendans. Elle est fondée sur des titres qui la rendent perpétuelle: aussi les nobles y sont-ils plus fiers que dans aucun autre endroit du monde. On en distingue plusieurs sortes. Les principaux sont ceux dont la noblesse est attachée à des terres anciennement anoblies par les rois en faveur de quelques sujets qui avaient rendu des services considérables à l'état. Les concessions de cette nature rendent une terre inaliénable. Elles obligent les possesseurs de payer une certaine somme à la couronne, et de servir le roi dans ses armées à leurs propres frais, lorsqu'ils reçoivent l'ordre de le suivre. Cette noblesse se transmet sans fin aux descendans de la même race; et s'ils meurent sans enfans, leurs terres sont réunies au domaine. Elle donne d'autant plus de puissance et d'autorité, que tous les vassaux d'un seigneur sont obligés, sans distinction de sexe, de servir leur seigneur par quartier, ou de se racheter du service par une somme équivalente. Ces anciens nobles et leurs descendans sont distingués par le titre de dacous, qui répond parmi nous au titre de duc. Ils ne paraissent à la cour qu'avec un nombreux cortége; ils marchent immédiatement après les premiers princes du sang: ils remplissent les premières charges et les meilleurs gouvernemens du royaume. Le nom de dacous est si honorable, qu'on le donne même aux princes de la maison royale. Mais, comme la multiplication d'une noblesse qui ne veut souffrir aucune concurrence pourrait avilir les autres nobles et devenir préjudiciable à l'état, le nombre de ces nobles est fixé. Il n'est guère plus grand aujourd'hui que celui de nos ducs. Les anciens s'opposeraient à de nouvelles créations; et le roi se contente de soutenir ces illustres races par les faveurs qu'il leur accorde, soit en leur distribuant les terres nobles qui lui reviennent à l'extinction de ceux qui les ont possédées, soit en leur abandonnant les confiscations et autres profits. On croirait lire une description du gouvernement féodal de notre ancienne Europe.
Le second ordre de noblesse est celui des carrés, qui répondent à nos marquis et à nos comtes, et qui ne se sont pas moins multipliés. Cet honneur dépend uniquement de la volonté du roi. Un Macassarois qui plaît à la cour obtient facilement l'érection de son village en carré. Ses enfans lui succèdent: mais, quoique l'égalité règne dans cet ordre, les plus anciens jouissent d'une distinction que les autres ne peuvent attendre que du temps.
Les lolos, qui sont la troisième classe, composent la simple noblesse. Ils sont anoblis par des lettres particulières et par quelques présens qui répondent à leurs services, ou par l'espérance d'en recevoir. Souvent, pour flatter les riches marchands, leurs amis leur donnent le nom de lolos. Mais les dacous, les carrés et les vrais lolos se gardent bien de prodiguer ces titres.