Le gouvernement de Macassar est purement monarchique. Les rois, qui occupent ce trône depuis près de neuf cents ans, y ont toujours été fort absolus, toujours craints et respectés de leurs sujets. La couronne est héréditaire; mais les frères y succèdent à l'exclusion des fils, soit qu'ils passent pour les plus proches parens, soit qu'on appréhende que la minorité des souverains ne donne lieu à des guerres civiles qui troubleraient l'ordre et la tranquillité de l'état.
Parmi ces peuples, les premiers momens du combat sont furieux, surtout lorsque, après avoir épuisé toute leur poudre, ils en viennent au sabre et au cric, qui font un ravage terrible. Mais cette espèce de transport où l'ophion jette les Macassarois à la vue de leurs ennemis n'est pas ordinairement de longue durée; une résistance de deux heures fait succéder l'abattement à la rage. Ceux qui connaissent leur caractère cherchent le moyen de les amuser, pour laisser à leur premier feu le temps de s'éteindre, et n'ont pas de peine alors à les mettre en désordre.
La plupart de leurs autres usages ont trop de ressemblance avec ceux des îles voisines et de tous les Indiens mahométans pour demander ici des explications plus étendues; mais l'on ne se dispensera point de quelque détail sur leur religion, et sur la manière dont les Hollandais se sont établis dans leur île.
Il n'y a pas deux cents ans que les Macassarois étaient tous idolâtres. Leurs docteurs enseignaient que le ciel n'avait jamais eu de commencement; que le soleil et la lune y avaient toujours exercé une souveraine puissance, et qu'ils y avaient vécu en bonne intelligence jusqu'au jour d'une malheureuse querelle où le soleil avait poursuivi la lune dans le dessein de la maltraiter; que, s'étant blessée en fuyant devant lui, elle avait accouché de la terre, qui était tombée par hasard dans la situation qu'elle garde encore; que cette lourde masse s'étant entr'ouverte dans sa chute, il en était sorti deux sortes de géans; que les uns s'étaient rendus maîtres de la mer, où ils y commandaient les poissons; que dans leur colère ils y excitaient des tempêtes, et qu'ils n'éternuaient jamais sans y causer quelque naufrage; que les autres géans s'étaient enfoncés jusqu'au centre de la terre pour y travailler à la production des métaux, de concert avec le soleil et la lune; que, lorsqu'ils s'agitaient avec trop de violence, ils faisaient trembler la terre, et qu'ils renversaient quelquefois des villes entières; qu'au reste, la lune était encore grosse de plusieurs autres mondes, qui n'avaient pas moins d'étendue que le nôtre, et qu'elle en accoucherait successivement pour réparer les ruines de ceux qui devaient être consumés par l'ardeur du soleil; mais qu'elle accoucherait naturellement, parce que le soleil et la lune, ayant reconnu par une expérience commune que le monde avait besoin de leur influence, s'étaient enfin réconciliés, à condition que l'empire du ciel se partagerait également entre l'un et l'autre, c'est-à-dire que le soleil régnerait pendant la moitié du jour, et la lune pendant l'autre moitié. Ces fables en valent bien d'autres.
Les Portugais des Moluques et des marchands de Sumatra y prêchèrent en concurrence, les uns la loi de l'Évangile, et les autres celle de l'Alcoran. Le roi de Célèbes balançait entre ces deux religions; il prit le parti de demander au roi d'Achem et au gouverneur des Moluques deux des plus savans docteurs de l'une et de l'autre loi pour terminer ses doutes. Mais son conseil, qui craignait que ces disputes ne troublassent les esprits, lui proposa d'embrasser la loi de ceux qui arriveraient les premiers, Dieu ne pouvant pas sans doute permettre que l'erreur arrivât avant la vérité. Le roi suivit ce singulier avis. Les mahométans arrivèrent les premiers, et l'Alcoran fut la loi du pays.
Vers l'année 1560, la compagnie hollandaise envoya quelques-uns de ses premiers officiers à Sambanco, qui régnait alors dans le Macassar, pour lui demander la permission de trafiquer avec ses sujets. Elle leur fut accordée d'autant plus facilement, que ce prince, ayant déjà tiré de grands avantages du commerce des Portugais, ne s'en promit pas moins de celui de Batavia. Des députés de la compagnie furent traités avec distinction, et partirent satisfaits. Quelques vaisseaux hollandais, qui furent bientôt envoyés pour l'exécution du traité, arrivèrent heureusement au port d'Ionpandam. Ils y firent un profit si considérable, qu'ils conçurent le dessein d'y retourner en plus grand nombre. Mais, ayant reconnu dès la première fois que leur gain croîtrait au double, s'il n'était pas partagé avec les marchands portugais, ils prirent la résolution d'employer tous leurs efforts à se défaire de ces dangereux rivaux. L'entreprise devait leur paraître difficile. Les Portugais étaient bien établis: ils étaient aimés du peuple et considérés du roi; mais le conseil de Batavia fonda de grandes espérances sur les moyens qu'il résolut de mettre en œuvre. On y convint de faire monter tous les ans sur les vaisseaux qui devaient aller à Macassar un certain nombre de soldats choisis, qui se disperseraient adroitement dans les provinces, sous les prétextes ordinaires du commerce, mais particulièrement dans celle de Bonguis, où il serait plus aisé de jeter des semences de révolte, parce qu'elle était nouvellement conquise; qu'entre ces émissaires il n'y en aurait que trois ou quatre dans chaque province auxquels on confierait le fond du secret, après les avoir engagés à la fidélité par les plus redoutables sermens; qu'on attendrait que leur nombre fût assez grand pour lever le masque avec sûreté; que dans l'intervalle on ferait un fonds capable de fournir aux présens continuels par lesquels il était à propos d'amuser le roi et ses ministres; enfin qu'on ménagerait assez les Portugais et les jésuites pour ne leur donner aucun sujet de défiance et de plainte.
Cet étrange projet eut tout le succès que les Hollandais s'en étaient promis. Leurs soldats, bien entretenus, et dispersés pendant quelques années dans les provinces, se rassemblèrent au moment qu'on s'y attendait le moins, et vinrent se joindre aux mécontens de Bonguis. Ils s'avancèrent en corps d'armée vers la capitale du royaume. Leur marche fut si prompte, qu'avant que le roi pût en être averti, ils avaient déjà passé la rivière qui sépare les deux provinces. Ce prince ne laissa pas de rassembler quelques troupes, avec lesquelles il eut la fermeté de se présenter aux rebelles; et les ayant chargés vigoureusement, il les força de chercher leur salut dans la fuite. Ils repassèrent la rivière, pour attendre sur ses bords les secours qu'on leur avait fait espérer de Batavia. Le roi, qui eut le temps de former une armée, n'épargna rien pour les engager dans un combat général; mais, ne pouvant leur faire abandonner leur poste, il se réduisit à les fatiguer par les attaques continuelles d'un grand nombre de petits bateaux qui portaient l'alarme jusque dans leur camp.
Les Hollandais, au désespoir de se voir si mal secondés, et commençant à craindre que leurs partisans ne s'accommodassent avec le roi par quelques traités secrets, employèrent un stratagème abominable, qui prouve que les principes d'honneur et d'humanité établis chez les peuples de l'Europe leur paraissent anéantis au delà des tropiques. Après s'être aperçus que l'armée royale venait pendant la nuit boire et se rafraîchir à la rivière, ils choisirent dans leurs troupes quelques montagnards qui connaissaient les herbes vénéneuses; et, dans l'espace de quelques jours, ils s'en firent apporter assez pour empoisonner toutes les eaux. Ce dessein demandait beaucoup de justesse dans leurs mesures; ils avaient observé l'heure que leurs ennemis prenaient pour se rafraîchir. En jetant les herbes quelques lieues au-dessus du camp royal, ils les faisaient arriver dans le temps où ces malheureux se croyaient libres de satisfaire leur soif. Les uns mouraient immédiatement de la force d'un poison qui n'a nulle part autant de subtilité qu'à Célèbes; les autres se traînaient avec peine jusqu'à leurs tentes pour mourir dans les bras de leurs compagnons, et les rendre témoins d'un désastre dont ils ne comprenaient pas encore la cause. Enfin le roi et ceux qui étaient échappés à la mort, ouvrant les yeux sur le sort qui les menaçait à leur tour, ne pensèrent qu'à s'éloigner de cette rive fatale. Mais ce ne fut pas sans pousser des cris d'horreur, qui devinrent pour eux une nouvelle source d'infortunes. Les Hollandais, avertis par ce tumulte, repassèrent promptement la rivière, et les poursuivirent jusqu'à la portée du canon de la capitale, où le roi fut obligé de se renfermer. Ils n'eurent pas la hardiesse de l'assiéger; mais, bloquant la place, ils s'efforcèrent de couper la communication des vivres pendant que deux vaisseaux de leur nation gardaient le port et bouchaient le passage de la mer. En même temps ils mirent le feu de toutes parts au riz, dont on était près de faire la récolte. Ils pillèrent tous les villages voisins, forcèrent les habitans de chercher une retraite dans les montagnes. Les troupes qui restaient au roi dans la ville firent plusieurs sorties sous la conduite de Daen-ma-allé, frère de ce prince; mais leurs ennemis, se flattant d'obtenir bientôt par la famine ce qu'ils n'étaient pas sûrs d'emporter par la force, prirent toujours le parti de battre en retraite. En effet, les provisions qui s'étaient trouvées dans la place furent bientôt épuisées. Le riz s'y vendit au poids de l'or; et pendant plusieurs mois, on n'y vécut que du cuir de différens animaux, qu'on faisait bouillir dans de l'eau pure.
Les espérances du roi étaient fondées sur les vaisseaux portugais qui venaient mouiller tous les ans dans le port d'Ionpandam, et qu'il attendait de jour en jour. Ils arrivèrent enfin; mais quelle fut la surprise des Macassarois à la vue de trente autres voiles qui parurent presque aussitôt avec le pavillon de Hollande, et qui enveloppèrent la petite flotte dont ils se promettaient du secours! Deux des plus gros vaisseaux hollandais mirent à terre quelques compagnies de soldats, qui avaient ordre de se joindre aux rebelles de Bonguis. Cinq autres attaquèrent la forteresse portugaise; et leur artillerie étant fort nombreuse, ils n'eurent besoin que d'un jour pour la réduire en poudre. Quantité de braves gens périrent sous les ruines; et ceux qui se trouvèrent vivans lorsque l'ennemi entra dans la place, aimèrent mieux périr les armes à la main que d'accepter la composition qu'on leur offrit. Le gouverneur avait été tué dès la première décharge. Sa femme, ne pouvant lui survivre, fit une action dont la mémoire se conserve encore. Elle rassembla tout ce qu'elle avait de richesses en pierreries et en lingots d'or; elle en fit charger sous ses yeux les plus gros canons de la forteresse; et pour ôter aux Hollandais le plaisir de posséder de si précieuses dépouilles, elle mit de sa propre main le feu aux pièces qui étaient pointées du côté de la mer; ensuite elle alla se poster courageusement dans l'endroit le plus dangereux, où elle trouva bientôt la mort.
Pendant que les cinq vaisseaux hollandais achevaient de battre la forteresse et la ville de Ionpandam, les autres étaient aux prises avec la petite flotte portugaise, qui se vit aussi forcée de céder à l'inégalité du nombre; mais ce ne fut qu'après un combat fort glorieux. De sept vaisseaux dont elle était composée, trois furent brûlés, deux coulés à fond, et les deux autres qui restaient tombèrent entre les mains de l'ennemi. Les sept capitaines et les principaux officiers avaient perdu la vie dans une si belle défense, et l'avaient vendue si chère, qu'ils acquirent plus de gloire dans leur défaite que les Hollandais n'en purent tirer de leur victoire.