La côte orientale d'Afrique est peu fréquentée des nations de l'Europe, en comparaison des côtes occidentales. À l'est de la contrée du Cap est le pays habité par les Cafres, nom sous lequel on comprend plusieurs peuples qui diffèrent des Nègres, quoiqu'ils aient la chevelure crépue, et qui se rapprochent des Hottentots. La côte de Natal s'étend depuis la limite de la colonie du Cap, jusqu'à la baie de Lagoa. Elle est arrosée de nombreuses rivières, et parsemée de bois; mais aucun port sûr et profond n'y offre un asile aux grands navires. La baie de Lagoa a quelquefois été confondue avec celle d'Algoa, située huit degrés plus au sud. Les hordes qui vivent dans ces vastes contrées pillent souvent les navires qui font naufrage sur cette côte dangereuse.

Cependant, en 1683, le vaisseau anglais le Johanna, s'étant brisé près de la baie de Lagoa, trouva plus d'humanité et de secours dans les habitans, quoiqu'ils passent pour extrêmement barbares, qu'il n'en aurait reçu de plusieurs peuples qui s'attribuent de grands principes de religion et de politesse. Touchés du malheur de leurs hôtes, non-seulement ils leur fournirent les nécessités de la vie, mais ils les aidèrent à sauver une partie de leur cargaison. Pour une petite quantité de couteaux, de ciseaux, d'aiguilles, de fil, de petits miroirs et de colliers de verre, ils se chargèrent de transporter dans un pays voisin tout ce qu'on avait pu sauver du naufrage, et de fournir encore des vivres aux Anglais sur la route. Après les avoir conduits l'espace d'environ deux cents milles, ils leur procurèrent d'autres porteurs et d'autres guides pour continuer leur marche. Elle fut de quarante jours, pendant lesquels ils ne firent pas moins de sept ou huit cents milles. Ils trouvèrent ensuite de nouveaux porteurs, qui les conduisirent et leur fournirent des provisions jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Quelques Anglais, qui tombèrent malades en chemin, furent portés dans des hamacs sur les épaules de ces charitables Nègres: de quatre-vingts, il n'en mourut que trois ou quatre dans une route si longue et si pénible.

Entre Lagoa et Mozambique la côte n'est pas moins dangereuse: elle était connue autrefois sous le nom de Sofala et de Cuama; mais les Portugais la nomment aujourd'hui Séna. Elle contient les états d'un grand nombre de princes bornés à de fort petits territoires. Les habitans sont de couleur noire, et idolâtres, à l'exception d'un petit nombre, que les Portugais ont convertis au christianisme, et que l'on accuse d'être moins humains que les autres pour les Européens étrangers. Les habitans de ce pays ne veulent de commerce qu'avec les Portugais, qui entretiennent le long de la côte un petit nombre de prêtres pour tenir les Nègres dans leur dépendance, et tirer d'eux, à vil prix, leur ivoire et leur or, qu'ils envoient à Mozambique.

Mozambique est une île qui appartient à la couronne de Portugal; elle est fortifiée par l'art et la nature; mais l'air y est si malsain, que les criminels portugais de l'Inde, au lieu d'être punis de mort suivant les lois de leur nation, y sont bannis pour un certain nombre d'années, à la discrétion du gouverneur de Goa et de son conseil. On en voit revenir peu de cet exil; car cinq ou six années de séjour à Mozambique passent pour une longue vie. Cette place est un port de rafraîchissement pour les vaisseaux portugais qui vont de l'Europe aux Indes; ils y passent ordinairement trente jours, pour donner le temps de se rétablir aux soldats et aux matelots qui, ayant contracté en mer l'hydropisie et le scorbut, sont bientôt guéris par l'usage des fruits acides et des racines du pays; leurs bâtimens emploient généralement tout le mois d'août pour se rendre de Mozambique à Goa.

Monbassa ou Monbaze est une île voisine du continent, à la distance d'environ deux cent vingt milles de Mozambique. L'art a peu contribué à la fortifier; mais elle l'était naturellement lorsque les Portugais s'en rendirent maîtres il y a plus de deux cents ans. Ils la possédèrent jusqu'en 1698, que les Arabes de Maskat s'en saisirent avec peu de peine, et passèrent au fil de l'épée une vingtaine de Portugais qui la défendaient.

Patta, qui suit Monbassa sur la même côte, est passée aussi dans les mains des Arabes. Ce pays fournit beaucoup d'ivoire et quantité d'esclaves à Maskat. Autrefois les Anglais, les Portugais et les Maures des Indes y entretenaient un commerce avantageux, quoique peu considérable; mais les Arabes, jaloux des progrès d'autrui, formèrent sur la côte, en 1692, une colonie qui défendit aux habitans tout commerce avec d'autres nations. Quoique les terres intérieures soient habitées par des idolâtres, toutes les côtes suivantes, qui comprennent les pays de Magadoxo, de Zeyla et d'Adel sur les côtes de Zanguebar et d'Ajan jusqu'au cap de Guardafui, dans une étendue d'environ trois cents lieues au nord-est, ont reçu la religion mahométane. Il y reste néanmoins, dans les cérémonies, les usages et les traditions, quelques vestiges de l'ancien culte.

Les côtes de Mozambique, de Sofala, de Quiloa, de Monbassa, bordent le grand empire du Monomotapa, qui s'étend fort loin dans l'intérieur, vers l'ouest, et qui nous est peu connu. Il est renommé par ses mines d'or; mais on a fait des efforts inutiles pour y parvenir. On lit dans Faria, que François Barretto, seigneur portugais, après avoir rempli avec honneur la dignité de gouverneur de l'Inde, fut revêtu de l'important emploi d'amiral des galères. À son retour en Portugal, il fut nommé au gouvernement de Monomotapa, un des trois qui faisaient la division de l'Inde portugaise, trop grande alors pour recevoir la loi d'un seul gouverneur. Le roi joignit à cette qualité le titre de conquérant des mines, sur des informations et des expériences qui lui avaient fait naître effectivement le dessein de cette conquête; mais ce titre, comme on va le voir, était un peu prématuré. On avait trouvé quantité d'or dans l'intérieur de ce grand empire, surtout à Manika, dans le royaume de Bakaranga. Barretto partit de Lisbonne au mois d'avril 1569, avec trois vaisseaux et mille hommes de débarquement, parmi lesquels on comptait quantité de nobles et de vieux guerriers d'Afrique.

Barretto avait reçu ordre de ne rien entreprendre sans l'avis du père François de Monclaros, missionnaire jésuite. Cette dépendance fit échouer toutes ses vues.

Il y avait deux chemins qui conduisaient aux mines, l'un au travers du Monomotapa, et l'autre par Sofala. Barretto se déclara pour le second; mais le père de Monclaros ayant jugé que l'autre devait être préféré, son opinion l'emporta malgré l'opposition du conseil. On partit de Mozambique avec plus d'hommes et de vaisseaux qu'on n'en avait amené, sans parler des instrumens, des chevaux et des autres provisions pour la guerre et pour le travail des mines. Après avoir fait quatre-vingt-dix lieues par mer, les Portugais entrèrent dans la rivière de Cuama. Ils s'avancèrent, suivant les vues de Monclaros, jusqu'à Séna, et gagnèrent ensuite la ville d'Inaparapola, qui est voisine d'une ville des Maures. Ces Maures commencèrent à traverser leurs desseins, comme ils avaient fait autrefois dans l'Inde. Ils tentèrent d'empoisonner toute l'armée. Quelques hommes et plusieurs chevaux en moururent; mais cette perfidie ayant été découverte par l'avis d'un des complices, les traîtres furent passés sans pitié au fil de l'épée, et leur chef exposé à la bouche du canon. Un seul, qui protesta que la sainte Vierge lui avait ordonné de se rendre chrétien sous le nom de Laurent, obtint par grâce d'être pendu. Ce n'était pas trop la peine de faire parler la Vierge.

Barretto envoya des ambassadeurs au monarque de Monomotapa, qui les reçut avec une distinction extraordinaire. Loin de les traiter comme ceux des autres princes, qui ne se présentaient devant lui qu'à genoux, pieds nus et sans armes, et qui se prosternaient jusqu'à terre devant son trône, il leur accorda une audience fort honorable. Le motif de cette ambassade était de lui demander la permission de le venger du roi de Mongas, qui s'était révolté contre lui, et celle de pénétrer jusqu'aux mines de Boutoua et de Manchika. La seconde de ces deux demandes suffisait pour faire juger de la première. Le territoire de Mongas étant situé entre Séna et les mines, il fallait nécessairement s'ouvrir un passage par l'épée. L'empereur consentit aux deux propositions, et fit offrir à Barretto cent mille hommes, qu'il refusa.