L'armée portugaise se remit en marche. Elle était composée de cinq cent soixante mousquetaires et de vingt-trois cavaliers. Pendant dix jours qu'elle employa dans cette route, elle eut beaucoup à souffrir de la soif et de la faim. Il fallut suivre presque continuellement la rivière de Zambèze, dont le cours est fort rapide, et sur laquelle s'avancent, à quatre-vingt-dix lieues de la mer d'Éthiopie, des pointes de la haute montagne de Lupata, qui paraissent comme suspendues sur son canal. À la fin de cette ennuyeuse marche, les Portugais commencèrent à découvrir une partie de leurs ennemis, et remarquèrent bientôt plus clairement que tout le pays était couvert d'habitans armés. Barretto ne s'alarma point de ce spectacle. Il donna la conduite de son avant-garde à Vasco Fernando Homen; et, se réservant celle de l'arrière-garde, il plaça son bagage et quelques pièces de canon dans l'intervalle de ces deux corps. Lorsqu'il fut près d'en venir à la charge, il fit avancer son artillerie au front de ses troupes et sur ses flancs. L'ennemi s'approcha d'un air ferme: son ordre de bataille formait un croissant. Une vieille femme, célèbre, si l'on en croit Faria, par la profession qu'elle faisait de la magie, fit quelques pas vers les rangs, et jeta quelques poignées de poudre vers l'armée portugaise, en assurant les Cafres que cette poudre seule leur garantissait la victoire. Barretto, qui avait appris dans l'Inde combien la superstition a de pouvoir sur les Maures, chargea un de ses canonniers de pointer vers cette femme; et ses ordres furent exécutés avec tant de bonheur, qu'on la vit voler aussitôt en pièces, à la surprise extrême de tous les Cafres, qui la croyaient invulnérable. Barretto fit présent au canonnier d'une chaîne d'or.

L'ennemi continua de s'approcher, mais sans ordre. Il fit bientôt pleuvoir une grêle de flèches et de dards. Les Portugais répondant, sans s'ébranler, à coups de canon et de fusil, qui firent une exécution terrible parmi les Cafres, n'eurent pas besoin de recommencer souvent cette boucherie pour leur faire tourner le dos. Ils en tuèrent un grand nombre dans la poursuite; et, marchant droit à la ville de Mongas, ils firent disparaître aussi facilement un autre corps qu'ils rencontrèrent en chemin. Il ne leur en coûta que deux hommes pour faire mordre la poussière à six mille Cafres. Barretto, à la tête de ses gens, entra sans opposition dans Mongas. Les habitans, qui l'avaient abandonnée, se présentèrent en aussi grand nombre que les deux premières armées réunies; mais ils ne soutinrent pas plus long-temps l'effort des vainqueurs. Dès le même jour ils demandèrent la paix au nom du roi, qui envoya bientôt lui-même des ambassadeurs à Barretto pour traiter des conditions.

Pendant cette négociation, un chameau échappé à ses gardes prit sa course vers le gouverneur, qui l'arrêta de ses propres mains jusqu'à l'arrivée de ceux qui le poursuivaient. Les Cafres ne connaissaient point cet animal. Dans la surprise de le voir si docile près du général portugais, ils firent plusieurs questions qui marquaient leur crainte et leur ignorance. Barretto prit avantage de l'une et de l'autre pour leur répondre qu'il avait un grand nombre de ces bêtes terribles, et qu'il ne les nourrissait que de chair humaine; qu'ayant déjà dévoré ceux qui avaient péri dans le combat, elles le faisaient prier par ce messager de ne pas faire la paix, parce qu'elles craignaient de manquer de nourriture. Les ambassadeurs cafres, effrayés de ce discours, supplièrent le général d'engager ses chameaux à se contenter de bonne chair de bœuf, dont ils promirent de leur envoyer une grosse provision. Il se rendit à leur prière, et leur accorda des conditions qui rétablirent la tranquillité dans le pays. Cependant il commençait à manquer de vivres, lorsqu'il reçut avis que sa présence était nécessaire à Mozambique, où Péreyra Brandam, son lieutenant, s'était saisi du fort, quoique âgé de quatre-vingts ans. Il laissa le commandement de ses forces à Vasco Homen pour se hâter de retourner vers la côte. Mais à peine eut-il paru à Mozambique, que, les séditieux étant rentrés dans la soumission, il regretta beaucoup qu'une affaire de si peu d'importance eût été capable d'interrompre ses projets. L'ardeur de son courage lui fit reprendre aussitôt la même route. Mais quelle fut sa surprise, en approchant du fort Séna, d'en voir sortir Monclaros d'un air furieux pour lui ordonner au nom du roi d'abandonner une entreprise sur laquelle il lui reprocha d'avoir trompé ce prince par de fausses espérances, en ajoutant que le nombre des morts était déjà trop grand, et qu'il le rendait responsable devant Dieu du sang qui se répandrait encore! L'historien se révolte beaucoup contre ce missionnaire. Il semble pourtant que, si jamais il est permis d'attester le nom de Dieu, c'est surtout quand il s'agit d'épargner le sang des hommes; et le désir de s'emparer des mines n'était pas une raison légitime pour tuer les Cafres.

Barretto mourut de chagrin deux jours après. Vasco, son successeur, retourna immédiatement à Mozambique. Mais, après le départ du missionnaire, qui s'embarqua aussitôt pour le Portugal, François Pinto-Pimentel, son parent, et quelques autres personnes sensées, lui représentèrent si fortement ce qu'il devait au Portugal et à son propre honneur, qu'il prit la résolution de retourner au Monomotapa. Il choisit, suivant Barretto, la route de Sofala, qui était en effet la plus favorable à son entreprise. Elle le conduisit directement vers les mines de Manchika, dans le royaume de Chikanga, qui borde au-dedans des terres celui de Quiterve, le plus puissant de ces régions après celui de Monomotapa. Il avait le même nombre d'hommes et le même bagage que son prédécesseur. Comme il était important de se concilier l'affection du roi de Quiterve, il lui fit un compliment civil, accompagné de plusieurs présens. Mais ce prince avait déjà conçu tant de défiance et de jalousie, qu'il reçut froidement cette politesse.

Vasco, sans faire beaucoup d'attention à sa réponse, continua sa marche au travers de ses états. Plusieurs corps de Cafres entreprirent de lui couper le passage, et furent défaits avec un grand carnage. Le roi, désespérant de réussir par la force, eut recours à l'artifice. Il donna ordre à tous ses sujets d'abandonner leurs villes et leurs cantons, dans l'espérance de ruiner l'armée portugaise par la faim. En effet, elle eut beaucoup à souffrir pour se rendre à Zimbaze, où il tenait sa cour. Il avait déjà pris le parti de l'abandonner, et de se fortifier dans des montagnes inaccessibles. Vasco brûla cette ville et se remit en marche pour le pays de Chikanga, où la crainte plus que l'inclination le fit recevoir avec de grandes apparences d'amitié. Il obtint du roi la liberté du passage jusqu'aux mines. Les Portugais se crurent à la veille de puiser l'or à pleines mains. Ils arrivèrent enfin à cette terre promise. Mais, remarquant bientôt que les habitans employaient beaucoup de temps et de peine pour en tirer fort peu d'or, et s'étant convaincus qu'il fallait plus d'hommes et d'instrumens pour donner quelque forme à leur entreprise, ils prirent le parti de revenir sur leurs traces. Vasco retourna dans la suite à Quiterve, où le roi, devenu moins méfiant, on ne sait pourquoi, lui accorda toutes les permissions qu'il avait d'abord refusées. Il consentit que les Portugais pénétrassent jusqu'aux mines de Manninas, à la seule condition de lui payer chaque année vingt écus. De là ils passèrent dans le royaume de Chikova, qui borde le Monomotapa au nord, dans l'intérieur des terres. On les avait flattés d'y trouver de riches mines d'argent. Vasco, après y avoir assis son camp, apporta tous ses soins à se procurer des informations. Les habitans, ne se croyant pas capables de lui résister, et jugeant que la découverte des mines serait funeste à leur repos, eurent l'adresse de répandre un peu de minéral dans quelques endroits éloignés de sa source, et montrèrent ces lieux aux Portugais comme les véritables mines. Cette ruse eut tout l'effet qu'ils s'en étaient promis. Vasco, persuadé de leur bonne foi, permit qu'ils se retirassent, dans la vue peut-être de leur déguiser les immenses profits sur lesquels il croyait déjà pouvoir compter. Il fit creuser la terre dans mille endroits; et l'on ne sera pas surpris que le fruit du travail répondit mal à la fatigue de ses ouvriers. Les provisions commençant à devenir rares, il prit enfin la résolution de se retirer, laissant derrière lui le capitaine Antonio Cardosa de Almeyda, avec deux cents hommes et les secours nécessaires pour continuer ses recherches. Après le départ de Vasco, Cardosa se laissa tromper encore plus malheureusement par les Cafres. Ces barbares, feignant de plaindre l'inutilité de son travail, s'offrirent à lui découvrir des veines plus sûres; et, le conduisant à la mort plutôt qu'aux mines, ils le firent tomber dans une embuscade où il périt avec tous ses gens.

Telle fut la fin du gouvernement portugais dans le Monomotapa. Elle toucha de fort près à son origine, puisque, de deux gouverneurs qu'on a nommés, l'un périt, presqu'en arrivant, du chagrin de se voir outragé par un homme d'église, et l'autre fut chassé puérilement par le stratagème de quelques barbares. Cependant la paix et le commerce n'en subsistèrent pas moins entre l'empereur du Monomotapa et les Portugais.

Les bornes de cet empire au nord, et vers une partie de l'ouest, sont la rivière de Couama, qui le sépare des royaumes d'Aboutoua et de Chikova, des pays de Mambos et de Mazimbas, qui appartiennent à l'empire de Monoë-mudji, et du royaume maritime de Marouka. À l'ouest et au sud, il est borné par le pays des Hottentots, et par certains Cafres, desquels il n'est séparé que par la rivière de Magnika. À l'est, il est baigné par la mer de l'Inde.

Sa situation est entre les 14e. et 25e. degrés de latitude méridionale. On lui donne environ quatre cent soixante-dix milles de longueur du nord au sud, et six cent cinquante de largeur de l'ouest à l'est. C'est une péninsule; car, à l'exception d'un espace de quatre-vingt-dix milles, qui fait à peu près la distance de la rivière de Couama jusqu'à la source de celle de Magnika, il est continuellement environné d'eau.

L'empire du Monomotapa est divisé en vingt-cinq royaumes, dont il est assez inutile de rapporter les noms barbares.

Le plus grand état de ceux qui sont indépendans de l'empire, est Mangas, sur les bords de la rivière de Couama.