Dixième, Tupac Yupangué.

Onzième, Huaïna Capac, père des deux Incas régnants.

[97] Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient de subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à manger et on les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs pères et leurs maris, avec des offres de paix et d'amitié.

«Cependant, plus on étendait les limites de cet empire, plus on avait de peine à les garder. Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux et le plus juste des rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes. Les extrémités reculées n'étaient plus sous les yeux du monarque. Vers l'aurore, on avait franchi la haute barrière des Andes[98]; on touchait à la mer dans les régions du couchant; vers le nord et vers le midi, nous avions encore à pénétrer dans des déserts profonds et vastes; enfin le plan de nos conquêtes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc un partage entre les enfants du soleil.

[98] Montagnes des Antis, depuis appelées Cordelières.

«Mon père, après avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que le moment du partage était arrivé. Il avait épousé deux femmes; l'une était Ocello, sa sœur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99]. Huascar est l'aîné des enfants d'Ocello; il possède Cusco, la ville du soleil, et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné des enfants de Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon père, est l'héritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser.

[99] Des caciques, rois de Quito, avant la conquête de cette province.

«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-même, qu'il ne devait qu'à sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre les armes.

«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais fléchir. Au mépris de la volonté et de la mémoire d'un père, il exige de moi que je descende du trône, et que je me range sous ses lois. Tu sens si je puis m'y résoudre. J'aime mon frère; il m'est affreux de voir sa haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le mien vont être ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique, allumée entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, à un oppresseur étranger. Mais ce sceptre, ce diadème, c'est de mon père que je les tiens; laisserai-je outrager mon père? Il n'est rien qu'à titre d'égal, d'allié, de frère et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il étendre ses conquêtes par-delà les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les vallées de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai à les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma honte? pourquoi vouloir déshonorer et avilir son propre sang? Les larmes que tu vois s'échapper de mes yeux, te sont témoins de ma franchise. Je désire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je me crains sur-tout moi-même. C'est à toi, cher Alonzo, à nous sauver des maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frère à Cusco. L'humanité réside dans ton cœur, et la vérité sur tes lèvres; ta candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits, enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes paroles, le fléchira peut-être, et nous épargnera d'effroyables calamités. Ne crains pas d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits. Mon père, en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi par lui-même; il faut m'en arracher sanglant.»

[100] Rivière du Chili.