[156]Par cette rivière qui keurt parmi le ville de Kem, qui porte grosse navire (p. [145]), Froissart semble entendre le bras de l’Orne, où venait se jeter l’Odon, un peu avant l’intersection des rues Saint-Pierre et Saint-Jean, et qui, entourant d’eau de tous côtés le quartier autrefois appelé pour cette raison île Saint-Jean, le séparait de la vieille ville. Ce bras a été comblé depuis le dernier siècle dans sa partie S. E., entre l’ancien pont Millet et l’église Saint-Pierre, mais sa partie N. O., entre le quartier Saint-Jean et le faubourg Saint-Gilles, sert aujourd’hui, comme au temps de Froissart, de port à la ville de Caen. Michel de Northburgh, d’accord sur ce point avec notre chroniqueur, dit que, du côté de l’eau où sont situées les abbayes de Saint-Étienne et de la Trinité, il ne resta de défenseurs que dans le château. D’où l’on peut conclure que la partie évacuée fut la vieille ville, dont les habitants cherchèrent un refuge et essayèrent de se retrancher dans l’île Saint-Jean. Le continuateur de Nangis dit, de son côté, que le combat eut lieu au milieu de la ville, à l’entrée du pont et un peu au-dessus, en face de l’église Saint-Pierre. Enfin, d’après la version très-vraisemblable des Grandes Chroniques de France, le comte d’Eu et le sire de Tancarville ne sortirent du château qu’au milieu de l’action et pour seconder l’énergique résistance des habitants. Il résulte de tous ces témoignages concordants que le fort du combat eut lieu au passage du bras de l’Orne le plus rapproché du château et à l’assaut de l’ancien pont Saint-Pierre.

[157]Ce que dit Froissart de la lâcheté présomptueuse des bourgeois de Caen en cette circonstance est une erreur grossière empruntée à Jean le Bel (Chron., t. II, p. 72 et 73). Nos gens, dit Michel de Northburgh «... avoient mult affeare, et les Fraunceys defendèrent le dit pount fortment et eaux portèrent mult bien...» (Hist. Ed. III, p. 126.) La vérité est que les habitants de Caen, en essayant de défendre contre une puissante armée leur ville, alors complétement ouverte, firent preuve d’un courage intrépide et poussé jusqu’à la témérité. Du côté des Français, cent chevaliers environ et cent vingt ou cent quarante écuyers furent faits prisonniers avec le comte d’Eu et le sire de Tancarville; il y eut également beaucoup de morts, mais on n’en put savoir le chiffre exact, parce que les cadavres gisaient épars par les rues, maisons et jardins, et qu’ils furent dépouillés sur-le-champ de leurs vêtements par la rapacité des vainqueurs.

[158]«Et nul gentil homme mort des noz, rapporte Michel de Northburgh, fors qe un esquier qe fust blescé et morust deux jours après.» Cette dernière phrase n’est point précisément en contradiction avec ce que dit Froissart du dommage éprouvé par l’armée d’Édouard III à la prise de Caen; car, si un seigneur seulement succomba, les pertes en archers et simples gens d’armes purent être relativement assez considérables. N’oublions pas d’ailleurs que la lettre de Michel de Northburgh, clerc d’Édouard III, est un bulletin de victoire rédigé au point de vue de l’effet que l’on voulait produire en Angleterre; or on sait que le silence sur les pertes des vainqueurs, ou du moins l’atténuation de ces pertes, est une habitude constante dans les documents de ce genre.

[159]Le comte de Huntingdon, qui s’était battu à la prise de Caen, ayant été atteint de la fièvre à la suite de ce combat, dut regagner l’Angleterre, où il porta la fameuse convention du 23 mars 1338 entre le roi de France et les seigneurs normands au sujet d’une invasion en Angleterre, dont on avait trouvé le texte dans le sac de Caen. Jean de Strafford, archevêque de Canterbury, donna lecture de cette convention dans le cimetière de l’église Saint-Paul, la veille de l’Assomption, 14 juillet 1346, devant toute la population de Londres assemblée, pour surexciter le patriotisme des Anglais contre la France. (Hist. Ed. III, p. 130 à 136.)

[160]Bayeux se rendit le jeudi 27 juillet, c’est-à-dire le lendemain de l’arrivée d’Édouard III à Caen. V. Hist. Ed. III, p. 127 et 128.

[161]Édouard III passa par Lisieux où il délivra le 3 août à Annibal de Ceccano, cardinal évêque de Frascati, et à Étienne Alberti, cardinal prêtre des Saints Jean et Paul, des lettres de sauvegarde dont le texte a été publié par Rymer (Fœdera, vol. III, p. 88). Nous voyons par une lettre du confesseur d’Édouard III, dont Robert d’Avesbury cite un fragment (Hist. Ed. III, p. 128 et 129), que ces cardinaux, chargés par le pape de traiter de la paix entre les deux rois, échouèrent complétement dans leur mission.

[162]Philippe de Valois fit rassembler à Rouen des forces imposantes et les chargea de se tenir sur la défensive en gardant la rive droite de la Seine et en détruisant à l’avance tous les ponts sur le passage de l’armée anglaise. Ce plan permit à Édouard III de ravager impunément toute la rive gauche du fleuve. V. Hist. Ed. III, p. 129.

CHAPITRE LIX.

[163]Cf. Jean le Bel, Chron., t. II, chap. LXXI et LXXII, p. 75 à 80.

[164]D’après Michel de Northburgh (Hist. Ed. III, p. 136), Édouard III arriva à Poissy la veille de l’Assomption (14 août) 1346.