L’armée anglo-gasconne, forte de quinze cents lances, de deux mille archers et de trois mille bidauds, passe à gué la Garonne au Port-Sainte-Marie[213] et marche sur Toulouse. Les habitants de cette ville, alors presque aussi grande que Paris, mettent le feu à leurs faubourgs par l’ordre du comte d’Armagnac[214] leur capitaine; ils sont quarante mille hommes sous les armes et font si bonne contenance du haut de leurs remparts que les Anglais n’osent les attaquer et se dirigent vers Carcassonne. Leur première halte est Montgiscard[215]. Cette petite place, située dans un pays où la pierre[216] fait défaut, n’est fermée que de murs de terre. Les Anglais l’emportent d’assaut et, après l’avoir livrée aux flammes, chevauchent vers Avignonet[217], gros village ouvert de quinze cents maisons, où l’on fabrique beaucoup de draperie. Au-dessus de ce village s’élève un château en amphithéâtre où les riches bourgeois ont cherché un refuge. Les Anglo-Gascons s’en emparent, mettent tout au pillage et prennent le chemin de Castelnaudary. P. [161] à [164], [372] à [374].

La ville et le château de Castelnaudary[218], qui ne sont entourés que de murs de terre, sont pris et pillés ainsi que le bourg de Villefranche[219] en Carcassonnois. Ce pays est un des plus riches du monde. Des draps et des matelas garnissent les chambres; les écrins et les coffres sont remplis de joyaux. Les envahisseurs, et surtout les Gascons, qui sont très-avides, font main basse sur tout. P. [164], [165], [374].

La ville de Carcassonne est située au milieu d’une plaine, sur le bord de la rivière d’Aude; à la main droite, en venant de Toulouse, la cité, dont les remparts sont hérissés de tours, couronne le sommet d’une haute falaise et domine la ville. Les habitants de Carcassonne[220] ont mis en sûreté dans cette cité leurs femmes et leurs enfants, avec ce qu’ils ont de plus précieux; néanmoins, aidés d’un certain nombre de bidauds à lances et à pavais, ils entreprennent de défendre la ville elle-même, dont ils barrent chaque rue au moyen de chaînes. Deux chevaliers du Hainaut, Eustache d’Auberchicourt et Jean de Ghistelles, se distinguent à l’assaut de ces chaînes. La ville est conquise rue par rue, et c’est à peine si quelques-uns de ses défenseurs parviennent à se sauver dans la cité. Les vainqueurs mettent à sac toutes les maisons[221], au nombre de près de sept mille, et à rançon les plus riches bourgeois; ils cherchent ensuite pendant deux nuits et un jour de quel côté ils pourront assaillir la cité, mais elle est imprenable. P. [165] à [167], [374], [375].

Cette cité, jadis appelée Carsaude et fondée par les Sarrasins, résista sept ans à Charlemagne[222].—Les Anglo-Gascons franchissent l’Aude sur le pont de Carcassonne, passent à Trèbes[223] et à Homps[224] que l’on épargne à la prière du seigneur d’Albret moyennant le payement d’une rançon de douze mille écus, et arrivent à Capestang[225], gros bourg situé près de la mer, dont les salines sont une source de richesses pour ses habitants[226]. Ceux-ci se rançonnent à quarante mille écus, qu’ils s’engagent à payer dans cinq jours; mais après le départ des Anglais, les bourgeois de Capestang reçoivent de Jacques de Bourbon, connétable de France, qui se tient à Montpellier[227], un renfort de cinq cents combattants, que leur amène Arnaud de Cervole, dit l’Archiprêtre; ils fortifient leur bourg et refusent de payer la somme promise. P. [167] à [170], [375] à [377].

Narbonne se compose, comme Carcassonne, d’une cité et d’un bourg. Le bourg, situé sur le bord de l’Aude, est une ville ouverte; la cité, attenante au bourg, est défendue par une enceinte munie de portes et de tours. Aimeri de Narbonne s’est enfermé dans la cité avec une garnison[228] de gens d’armes de sa vicomté et de l’Auvergne; cette cité, qui regorge de richesses, possède une église de Saint-Just[229], dont les canonicats valent par an cinq cents florins. Les Anglais occupent le bourg et le pillent, mais la cité résiste à tous leurs assauts. A la grande joie des habitants de Béziers[230], de Montpellier, de Lunel et de Nîmes, les Anglo-Gascons vident après une semaine de séjour le bourg de Narbonne, non sans y avoir mis le feu, et reprennent le chemin de Carcassonne. Sur leur route, ils pillent Limoux, où l’on fabrique des draps renommés pour leur beauté; en passant par Carcassonne, ils incendient une seconde fois la ville et emportent d’assaut Montréal[231]; puis ils gagnent les montagnes dans la direction de Fougax[232] et de Rodes[233]; enfin, ils repassent la Garonne au Port-Sainte-Marie. L’inaction du comte d’Armagnac dans tout le cours de cette incursion occasionne une émeute à Toulouse; le comte est assiégé dans le château et réduit à se sauver par une fenêtre. Jacques de Bourbon et le comte d’Armagac opèrent la jonction de leurs forces trop tard pour pouvoir couper la retraite aux Anglais. De retour à Bordeaux, le prince de Galles licencie son armée, qui rapporte de cette expédition un butin immense. P. [170] à [174], [377] à [382].

CHAPITRE LXXVII.

1356. TROUBLES A ARRAS ET EN NORMANDIE A L’OCCASION DE LA GABELLE OU IMPÔT SUR LE SEL; ARRESTATION DU BOL DE NAVARRE A ROUEN, EXÉCUTION DU COMTE DE HARCOURT.—GUERRE ENTRE LE ROI DE FRANCE ET LES FRÈRES DE NAVARRE QUI FONT ALLIANCE AVEC LE ROI D’ANGLETERRE; CHEVAUCHÉE DU DUC DE LANCASTRE ET DES NAVARRAIS EN NORMANDIE.—SIÉGE ET PRISE D’ÉVREUX, DE RHOTES ET DE BRETEUIL PAR LE ROI DE FRANCE[234] (§§ [363] à [370]).

L’impôt de la gabelle[235] excite à Arras une révolte des petites gens qui tuent quatorze[236] des plus riches bourgeois; le roi de France fait pendre les meneurs.—En Normandie, le roi de Navarre, comte d’Évreux, le comte de Harcourt, Godefroi de Harcourt, Jean de Graville et plusieurs autres seigneurs s’opposent aussi à la levée de la gabelle sur leurs terres. Le roi Jean, furieux de cette résistance, saisit la première occasion de s’en venger. Un jour que le roi de Navarre et le comte de Harcourt dînent au château de Rouen à la table de Charles, duc de Normandie, fils aîné du roi de France, celui-ci survient à l’improviste[237] pendant le repas; le roi de Navarre est arrêté séance tenante malgré les supplications du jeune duc dont il est l’hôte; le comte de Harcourt, Jean de Graville[238], Maubue[239] de Mainemares et Colinet Doublel[240] ont la tête tranchée. P. [174] à [180], [382] à [386].

A la nouvelle des événements de Rouen, Philippe et Louis de Navarre, frères du roi Charles, Godefroi de Harcourt, oncle et [Jean] de Harcourt, fils aîné du feu comte de Harcourt, l’héritier de Jean de Graville, Pierre de Sacquenville et bien vingt chevaliers défient le roi de France. Le roi de Navarre, détenu d’abord au château du Louvre, est bientôt transféré dans la forteresse de Crèvecœur en Cambrésis. P. [180] à [183], [386], [387].

Louis de Harcourt, l’un des familiers du duc de Normandie, frère du comte de Harcourt exécuté à Rouen, refuse, en dépit des instances et des menaces de son oncle Godefroi, de prendre parti contre le roi de France[241]. Philippe de Navarre[242] et Godefroi de Harcourt, laissant leurs forteresses de Normandie sous la garde de Louis de Navarre et du Bascle de Mareuil, vont à Londres pendant la session du Parlement solliciter l’appui du roi d’Angleterre. Édouard s’engage à les soutenir et, non content de leur fournir cent hommes d’armes et deux cents archers, sous le commandement des seigneurs de Ross et de Nevill, il donne l’ordre au duc de Lancastre qui guerroie en Bretagne de seconder les frères de Navarre avec toutes les forces dont il dispose. P. [183] à [186], [387], [388].