Philippe de Valois entreprend de réunir une armée pour marcher au secours de Calais; il donne rendez-vous à ses gens à Amiens[83] pour le jour de la Pentecôte. Il n’adresse son mandement qu’aux gentilshommes, car il pense que les gens des communautés, à la guerre, ne sont qu’un obstacle et un encombrement: ces gens-là fondent dans une mêlée comme la neige au soleil, ainsi qu’on l’a vu à Caen, à Blanquetaque, à Crécy et dans toutes les affaires où ils ont figuré. Le roi de France n’en veut plus avoir, excepté les arbalétriers des cités et des bonnes villes. Il veut bien leur or et leur argent pour subvenir aux frais et payer les gages des gentilshommes: voilà tout. Qu’ils se contentent de rester chez eux pour garder leurs femmes et leurs enfants, labourer la terre et faire le commerce: le métier des armes n’appartient qu’aux gentilshommes qui l’ont appris et s’y sont formés dès l’enfance[84]. Jacques de Bourbon, comte de Ponthieu, connétable de France par intérim en l’absence du comte d’Eu, prisonnier en Angleterre, les seigneurs de Beaujeu et de Montmorency, maréchaux de France, le seigneur de Saint-Venant, maître des arbalétriers, sont à la tête des forces françaises réunies à Amiens. On n’y compte pas moins de douze mille heaumes, ce qui fait soixante mille hommes, car chaque heaume suppose au moins cinq hommes, et en outre vingt-quatre mille arbalétriers génois, espagnols et hommes des cités et bonnes villes. P. [44], [269] à [272].
Le roi de France, qui voudrait bien envoyer une partie de ses gens du côté de Gravelines[85] et qui a besoin pour cela du concours des Flamands, essaye de détacher ceux-ci de l’alliance d’Édouard III; il n’y réussit pas et se décide alors à se diriger du côté de Boulogne.—Informé de ces préparatifs de son adversaire, le roi d’Angleterre redouble d’efforts pour réduire Calais par la famine; il fait construire sur le bord de la mer, à l’entrée du havre, un énorme château muni d’espringales, de bombardes, d’arcs à tour, et il y établit soixante hommes d’armes et deux cents archers: aucune embarcation ne peut entrer dans le port de Calais ni en sortir sans s’exposer à être criblée par l’artillerie de ce château. En même temps, les Flamands, à l’instigation d’Édouard III, viennent, au nombre de cent mille, mettre le siége devant Aire[86]; ils brûlent tout le pays des environs,
Saint-Venant[87], Merville[88], la Gorgue[89], Estaires[90], Laventie[91], localités situées sur une marche qu’on appelle Laleu[92], et ils se répandent jusqu’aux portes de Saint-Omer et de Thérouanne.—Sur ces entrefaites, Philippe de Valois vient camper à Arras[93] et envoie Charles d’Espagne tenir garnison à Saint-Omer. P. [45], [46], [272] à [274].
Philippe de Valois apprend que la position des habitants et de la garnison de Calais est de plus en plus critique[94]; il quitte Arras et prend le chemin de Hesdin[95], où il s’arrête pour attendre ceux de ses gens d’armes qui ne l’ont pas encore rejoint; puis il passe à Blangy[96], à Fauquembergue[97], à Thérouanne[98], traverse le pays qu’on appelle l’Alequine[99], et vient camper sur la hauteur de Sangatte[100], entre Wissant et Calais. P. [46], [47], [274] à [276].
Les assiégeants ont eu soin d’établir leurs campements dans une situation si favorable à la défense qu’on ne peut s’approcher d’eux, pour les attaquer, que par trois côtés: ou, par le grand chemin[101] qui va tout droit à Calais, ou par les dunes qui bordent le rivage de la mer, ou par Guines[102], Marck[103] et Oye[104], mais les routes qui vont en ligne directe de ces trois forteresses à Calais sont impossibles à suivre, tant elles sont coupées de fossés, de fondrières et de marécages. Du côté le plus accessible, il n’y a qu’un pont où l’on puisse passer, qu’on appelle le pont de Nieuley[105]. Le roi d’Angleterre fait ranger en ligne tous ses navires sur la grève et charge les bombardiers, les arbalétriers, les archers qui montent ces navires, de garder le passage des dunes. Quant au pont de Nieuley, le comte de Derby en garde l’entrée à la tête d’une troupe de gens d’armes et d’archers, afin d’en interdire l’accès aux Français et de ne leur laisser d’autre moyen d’approche que des marais impraticables. En même temps, à l’appel d’Édouard III, les Flamands du Franc, de Bruges, de Courtrai, d’Ypres, de Gand, de Grammont, d’Audenarde, d’Alost et de Termonde, passent la rivière[106] de Gravelines et se postent entre cette ville et Calais. Grâce à ces mesures, l’investissement est si complet qu’un oiselet n’aurait pu s’échapper sans être aussitôt arrêté au passage. P. [47], [48], [276], [277].
Entre la hauteur de Sangatte et la mer s’élève une haute tour, entourée de doubles fossés, où se tiennent trente-deux archers anglais pour interdire le passage des dunes aux Français. Les gens de la communauté de Tournai aperçoivent cette tour, s’en emparent après un assaut meurtrier, et la jettent par terre aux applaudissements des Français. P. [48], [49], [277], [278].
Les seigneurs de Beaujeu et de Saint-Venant, qui sont allés, aussitôt après l’arrivée des Français à Sangatte, examiner la position des Anglais, déclarent au roi que cette position leur paraît inexpugnable. Philippe de Valois envoie le lendemain Geoffroi de Charny, Eustache de Ribemont, Gui de Nesle et le seigneur de Beaujeu, offrir la bataille au roi d’Angleterre en tel lieu qui serait choisi par quatre chevaliers de l’un et l’autre parti. Édouard refuse d’accepter cette proposition[107]. P. [49] à [51], [278] à [281].
Grâce à la médiation de deux cardinaux envoyés[108] par le pape Clément VI, les ducs de Bourgogne et de Bourbon, Louis de Savoie et Jean de Hainaut[109], du côté des Français, les comtes de Derby et de Northampton, Renaud de Cobham et Gautier de Mauny[110], du côté des Anglais, passent trois jours en conférences pour traiter de la paix, mais ces négociations restent sans résultat. Philippe de Valois, qui ne voit aucun moyen de faire lever le siége de Calais ni d’en venir aux mains avec les Anglais, prend le parti de décamper brusquement[111] et de reprendre le chemin d’Amiens. Ce départ précipité de l’armée, dont ils attendaient leur délivrance, met les habitants de Calais au désespoir, tandis que les assiégeants qui poursuivent les Français dans leur retraite font un grand butin. P. [51] à [53], [281] à [283].
Le départ du roi de France vient de faire perdre aux habitants de Calais leur dernier espoir, et, pendant ce temps, la famine, qui sévit avec une rigueur croissante, est arrivée à tel point que les riches eux-mêmes ne sont pas épargnés. C’est pourquoi les assiégés prient Jean de Vienne de s’aboucher avec les Anglais pour traiter de la reddition de la ville. Le gouverneur de Calais fait signe, du haut des remparts, aux assiégeants qu’il a une communication à leur faire. Le roi d’Angleterre charge Gautier de Mauny de recevoir les ouvertures des Calaisiens. Jean de Vienne propose de rendre la ville à la condition que la garnison et la population auront la liberté et la vie sauves. Gautier de Mauny répond que la volonté bien arrêtée d’Édouard est que les assiégés se rendent sans conditions. Le capitaine de Calais s’élève contre une telle prétention, et l’envoyé anglais s’engage à user de toute son influence pour obtenir des conditions moins dures. De retour auprès du roi son maître, Gautier de Mauny plaide avec tant d’habileté et de chaleur la cause des habitants de Calais qu’Édouard, se relâchant de ses premières exigences, promet de faire grâce aux habitants de Calais à la condition que six des plus notables bourgeois viendront, tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou, lui présenter les clefs de leur ville et se mettre entièrement à sa discrétion. P. [53] à [57], [283] à [287].
Gautier de Mauny retourne porter à Jean de Vienne l’ultimatum du roi d’Angleterre qui plonge dans la consternation les Calaisiens. A la vue de l’affliction générale, un des plus riches bourgeois, nommé Eustache de Saint-Pierre, n’hésite pas à exposer sa vie pour sauver ses concitoyens: il s’offre le premier pour être l’une des six victimes; et bientôt Jean d’Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et André d’Ardres, entraînés par l’héroïque exemple d’Eustache, veulent bien se joindre à lui et s’associer à son dévouement[112]. Ces six bourgeois se mettent tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou, comme l’a ordonné le vainqueur; puis, au milieu de toute la population de Calais qui leur fait cortége et éclate en sanglots, ils se rendent, dans cet appareil, jusqu’aux remparts. Là, ils sont livrés par Jean de Vienne à Gautier de Mauny, qui les amène en présence d’Édouard. Ils se prosternent devant le roi d’Angleterre, lui présentent les clefs de Calais et le supplient à mains jointes d’avoir pitié d’eux. Édouard reste sourd à leurs prières et donne l’ordre de leur faire trancher la tête, malgré les représentations de Gautier de Mauny. La reine Philippe, qui est enceinte et assiste tout en larmes à cette scène, se jette alors aux pieds de son mari, et, à force d’instances, parvient à lui arracher la grâce des six bourgeois; elle distribue ensuite des vêtements à ces malheureux, les fait dîner à sa table et les renvoie en donnant à chacun six nobles. P. [57] à [63], [287] à [293].