[122] Les Compagnies avaient envahi le Forez dès le mois de janvier 1362, car vers la fête de l’Épiphanie ou 6 janvier de cette année, la bande du Petit Meschin occupa le prieuré d’Estivareilles (Loire, arr. Montbrison, c. Saint-Bonnet-le-Château), à une lieue de Viverols (Puy-de-Dôme, arr. Ambert), dans la haute, moyenne et basse justice de Henri de Rochebaron, chevalier, seigneur de Montarcher (Loire, arr. Montbrison, c. Saint-Jean-Soleymieux): «Circa festum Epiphanie ultimo preteritum (6 janvier 1362), alii nostri inimici vel rebelles ac aliqui de Societate Parvi Mesquini, depredatores et regni nostri malivoli nostrorumque subjectorum oppressores, dictum prioratum occupaverunt et aliquandiu tenuerunt.» Arch. Nat., JJ91, nº 313.
[123] Anse (Rhône, arr. Villefranche-sur-Saône) n’est pas à une lieue, comme le dit Froissart, mais à 22 kil. en amont de Lyon, sur la rive droite de la Saône. La seigneurie et le château d’Anse, dont il reste d’imposants débris, appartenaient aux chanoines du chapitre cathédral de Saint-Jean, comtes de Lyon. D’après Froissart, Seguin de Badefol se serait emparé d’Anse presque immédiatement après la bataille de Brignais. Ce routier prend, en effet, le titre de capitaine d’Anse dans une pièce en date du 12 mai 1362, qui faisait partie au dernier siècle des archives du comte de Gontaut-Saint-Geniès et dont dom Villevieille (Bibl. nat., Trésor généalogique, au mot Badefol) a donné l’analyse. Mais personne n’ignore que la compilation du savant religieux, si précieuse du reste, fourmille d’erreurs; et d’autre part, le rédacteur de la chronique romane du Thalamus parvus, l’un des chronologistes les plus exacts du quatorzième siècle, dit que Seguin de Badefol s’empara d’Anse vers la fin de novembre 1364: «Item, entorn la fin de novembre (1364), Seguin de Badafol pres per escalament, egal mattinas, lo luoc d’Aussa (lisez: Anssa) prop Lyon en Bergonha, local tenc long temps, entro a XIII de setembre l’an LXV que ne yssi am finanssa de XLVm floris.» Thalamus parvus, p. 367.—Par lettres datées de Mâcon le 6 novembre 1364, Jean de Salornay, chantre et capitaine de cette ville, manda à Jacques de Vienne, sire de Longwy (Jura, arr. Dôle, c. Chemin), capitaine général pour le roi en Bourgogne et Mâconnais, que messire Seguin de Badefol était venu à grande force et s’était emparé nuitamment de la ville d’Anse, le priant de pourvoir à la sûreté du pays (Arch. de la Côte-d’Or, fonds de la Chambre des Comptes de Bourgogne). A la fin de ce mois, Seguin menaça Lyon du côté de la porte de la Lanterne (Ibid., B 8550; Invent., III, 269); et Janiard Provana, bailli de Valbonne et châtelain de Montluel (Ain. arr. Trévoux) pour le comte de Savoie, dut garder la rive gauche de la Saône à la tête de 33 cavaliers armés (Ibid., B 8551; Invent., III, 269). En juin 1365, Seguin faisait encore épier les villes de Bresse (Ibid., B 7590; Invent., III, 142), et quelques-uns de ses bandits furent pendus à Pont-de-Veyle par le «carnassier» ou bourreau de Mâcon (Ibid., B 9291; Invent., III, 397). Cf. Arch. Nat., JJ97, nos 70, 203, 387; JJ111, nº 290; JJ112, nº 198.
[124] Le 24 août 1362, fête de Saint-Barthélemy, à neuf heures du matin, le gascon Espiote, en compagnie de deux autres chefs de Compagnies, l’allemand Jean Hanezorgues et le gascon P. de Montaut, passa à Saint-Martin-de-Prunet, près de Montpellier. Ces Compagnies allèrent se loger à Mireval, à Vic, à la Veyrune et à Pignan (Hérault, arr. Montpellier, c. de Frontignan et de Montpellier); et, la nuit suivante, elles mirent le feu aux palissades qui entouraient Pignan, Mireval et Vic. Thalamus parvus, p. 361.
[125] Après la bataille de Brignais, le bour de Breteuil ou de Bretalh, à la tête d’environ douze cents combattants, alla ravager l’Auvergne, où, le 3 juin 1362, il fut taillé en pièces devant Montpensier (Puy-de-Dôme, arr. Riom, c. Aigueperse) par quatre cents Espagnols et Castillans, sous les ordres de Henri, comte de Trastamare. C’est à la suite de cette défaite que quelques-uns des principaux chefs des Compagnies s’engagèrent à évacuer le royaume en vertu du traité, conclu à Clermont en Auvergne le 23 juillet suivant, dont il a été question plus haut (p. XXIII, [note 97]) et dont le texte a été publié plusieurs fois, notamment par Hay du Chastelet (Hist. de du Guesclin, p. 313 à 315). Le 24 août 1362, à trois heures du soir, le bâtard de Bretalh et Bertuquin, capitaines de Compagnies, arrivèrent à Montpellier, se logèrent aux Frères Mineurs, et le lendemain matin se mirent en route pour la sénéchaussée de Carcassonne. Du 25 au 31 août, le Navarrais Garciot du Castel, l’Anglais Jean Aymeri et le Petit Meschin passèrent aussi devant Montpellier. Thalamus parvus, p. 361.
[126] Gard, arr. Uzès, sur la rive droite du Rhône, à 30 kil. en amont d’Avignon. Le Pont-Saint-Esprit fut pris par les Compagnies, non, comme le dit Froissart, après Brignais, c’est-à-dire en 1362, mais dans la nuit du dimanche 27 au lundi 28 décembre 1360, «aquel an meteys an LX, la nuog dels Innocens, fo pres lo luoc de Sant Esprit sus lo Roze per une companha d’Anglezes et de fals Franceses...» Thalamus parvus, p. 357.—Notre chroniqueur a raison de dire que les Compagnies, qui infestaient à la fin de 1360 la sénéchaussée de Beaucaire et de Nîmes, s’emparèrent par surprise du Pont-Saint-Esprit, afin de faire main basse sur un «grant tresor» qu’elles y croyaient déposé. Ce grand trésor, c’était le premier versement fait par les contribuables des trois sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne et de Nîmes sur l’aide levée pour la rançon du roi Jean. Mais ce que Froissart semble avoir ignoré, c’est que les Compagnies, malgré l’habileté avec laquelle elles avaient organisé l’espionnage, firent leur coup de main un ou deux jours trop tôt. Les deux commis, chargés par le trésorier de France à Nîmes, d’aller au Pont-Saint-Esprit remettre le montant de ce versement entre les mains de Jean Souvain, cher, alors sénéchal de Beaucaire, qui devait le porter au roi à Paris sous bonne escorte, ces deux commis, dis-je, nommés maître Jean de Lunel et Jean Gilles, n’arrivèrent à Avignon avec les besaces de cuir contenant le produit de l’aide que le 26 décembre. Dès le surlendemain, à la nouvelle que le Pont-Saint-Esprit venait d’être pris par les Compagnies, et que Jean Souvain avait fait une chute mortelle en voulant repousser leur assaut, Jean de Lunel et Jean Gilles n’eurent rien de plus pressé que de rebrousser chemin et de retourner à Nîmes avec leur argent. «Pro expensis factis per magistrum Johannem de Lunello qui una cum Johanne Egidii portaverunt (sic) apud Avinionem XXVIe die decembris CCCLX, de mandato dicti domini thesaurarii Francie, in besaciis corii, Vm IIc mutones, IIm Vc regales veteres, IIm et C scuta vetera et M IIIIc regales novos, pro ipsis abinde portandis Parisius dicto domino regi per dominum Johannem Silvani, militem, tunc senescallum Bellicadri, tunc accedere Parisius debentem pro conducenda moneta redempcionis regis que tunc portabatur per communitates senescalliarum Tholose et Carcassonne. Et cum fuit (Johannes Silvani) in loco Sancti Spiritus, in crastinum locus in quo dictus senescallus erat, pro arripiendo iter suum, fuit ab Anglicis inimicis regni occupatus. Et opportuit ibi ipsos cum dicta moneta remanere cum dicto thesaurario Francie et domino Rothomagensi cardinali, per tres dies, donec fuit deliberatum quod custodiretur donec itinera essent magis secura. Et reversi fuerunt apud Nemausum cum dicta moneta usque ad mensem marcii quo fuit missa per personas inferius declaratas dicto domino regi. In quo viagio fuerunt per quinque dies cum tribus equitaturis et expendiderunt IX francos III grossos.» (Bibl. Nat., fonds latin, nº 5957, fº 25 vº). Cf. Grandes Chroniques, VI, 223; Chronique de Jean le Bel, II, 274 à 277; Histoire de Nismes, par Léon Mesnard, II, 220 à 225. Arch. Nat., JJ92, nº 80.
[127] Dès le 8 janvier 1361, Innocent VI écrit à Louis, évêque élu de Valence, de continuer à l’avertir des agissements de la Grande Compagnie (Martène, Thes. Anecdot., II, 846); le 9, il mande auprès de lui don Juan Fernandez de Heredia, châtelain d’Amposta et prieur de Saint-Gilles (Ibid., 847 et 848); le 10, il écrit au gouverneur du Dauphiné et à Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne, pour les prier d’empêcher les gens des Compagnies de traverser leurs terres et les prévenir de la croisade prêchée contre ces brigands (Ibid., 848, 849) que le pape a sommés en vain d’évacuer le Pont-Saint-Esprit «castrum Sancti Spiritus, Uticensis diocesis»; le 17, il s’adresse pour la même fin au roi de France, au duc de Normandie, au duc de Touraine (Ibid., 851, 852, 854, 855); le 18, à Jean, comte d’Armagnac, et à Gaston, comte de Foix (Ibid., 857); le 23, à l’empereur Charles IV, roi de Bohême (Ibid., 859 à 861), et à Rodolphe, duc d’Autriche (Ibid., 862 à 864); le 26, à Robert, sire de Fiennes, connétable de France, que le roi Jean vient d’envoyer avec Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, contre les Compagnies (Ibid., 867); à Pierre, roi d’Aragon (Ibid., 868, 869), et à Amédée, comte de Savoie (Ibid., 864, 865). Enfin, le 28 janvier 1361, Innocent VI charge Pierre Sicard, chanoine de Narbonne, de diriger la construction d’une enceinte de remparts dont il veut entourer sa cité d’Avignon «super constructione mœniorum seu murorum clausuræ civitatis nostræ Avinionensis.» Thes. Anecdot., II, 869.—Cette enceinte, commencée en 1361 par ordre d’Innocent VI, et terminée sous le pontificat d’Urbain V, successeur d’Innocent, est celle qui subsiste encore aujourd’hui, du moins en partie.
[128] Dans le courant du mois de février 1361, Innocent VI écrit à Louis, évêque élu de Valence, à Amédée, comte de Savoie, à l’archevêque de Lyon, à celui de Vienne, à l’évêque de Viviers, à Adhémar, comte de Valentinois, pour les prier de s’opposer au passage des brigands qui, «de diversis regni Franciæ partibus», s’avancent et viennent rejoindre ceux qui se sont établis au Pont-Saint-Esprit. Martène, Thes. Anecdot., II, 872 à 874.
[129] Ce cardinal est le fameux Pierre Bertrandi, cardinal évêque d’Ostie. Froissart l’appelle sans doute Pierre du Moustier ou du Monestier (Ardèche, arr. Tournon, c. Annonay), parce qu’il était seigneur de cette localité ainsi que de Colombier, qui s’est appelé depuis lors, en souvenir de ce prélat illustre, Colombier-le-Cardinal (Ardèche, arr. Tournon, c. Serrières). JJ81, nº 815. Cf. l’abbé de Sade, Mémoires sur Pétrarque, III, 564 et 565.
[130] Innocent VI entra en négociations avec les brigands du Pont-Saint-Esprit dès la première quinzaine de février. Le 13 de ce mois, il députa Juan Fernandez de Heredia, châtelain d’Amposta, prieur de Saint-Gilles de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, le dominicain Eumène Begamon, son pénitencier, et Étienne de la Tuile, de l’ordre des Frères Mineurs, bachelier en théologie, vers «Waltero, militi et capitaneo gentis armigeræ quæ Magna Societas dicitur, et Johanni Scakaik ac Ricardo Mussato, Armigero Nigro, ejusdem capitanei marescallis et conestabulariis.» Le malheureux pape s’efforce de prendre les routiers par la douceur. «Benigne ac placide intelleximus qualiter vos, obedientiam vestram nostris beneplacitis et mandatis promptius offerentes, contra nos et romanam curiam vestrum nullatenus dirigebatis propositum, nec nos et sedem apostolicam vel curiam ipsam intendebatis aliqualiter perturbare.» Martène, Thes. Anecdot., II, 882 et 883.
[131] Par un bref daté d’Avignon le 8 des ides de juin (6 juin) 1361, Innocent VI donna quittance générale à son amé fils Juan Fernandez de Heredia, à qui Regnault, évêque d’Autun, son trésorier, «de mandato nostro super hoc facto eidem oraculo vivæ vocis», avait compté de la main à la main 14 500 florins d’or, en le chargeant de les remettre à Jean, marquis de Montferrat, et «per eumdem marchionem certis gentibus armigeris quæ Magna Societas dicebantur.» Martène, Ibid., 995.—La peste, qui éclata alors à Avignon et qui sévit dans la vallée du Rhône avec une intensité effrayante, fut néanmoins la principale cause qui détermina les Compagnies à évacuer le Pont-Saint-Esprit et à suivre le marquis de Montferrat en Italie (Martène, Thes. Anecdot., II, 1027; Villani, l. X, cap. XLVI). A la Voulte-sur-Rhône (Ardèche, arr. Privas), «la mortalité a esté si grande que de dix l’un n’est eschappé.» Arch. Nat., JJ95, nº 161.