D’après les conseillers de la cour de France, Charles V doit recevoir l’appel des barons de Gascogne, non-seulement parce qu’Édouard III a violé plusieurs stipulations du traité de Brétigny, mais encore parce que les habitants de la principauté, surtout ceux du Poitou, de la Saintonge, du Limousin, du Rouergue, du Quercy et de l’Aunis, sont animés au plus haut degré contre les Anglais, le peuple, parce qu’il est écrasé d’impôts, les gentilshommes du pays, parce que le prince d’Aquitaine les exclut de tous les emplois au profit de ses compatriotes et des chevaliers de son entourage. Le duc d’Anjou, qui réside alors à Toulouse en qualité de lieutenant général dans le Languedoc, est un des plus ardents à pousser le roi son frère à une rupture avec l’Angleterre[114].—Charles V fait le meilleur accueil aux appelants, sans vouloir néanmoins prendre au début un engagement exprès, et pendant ce temps il sonde les dispositions des habitants d’Abbeville et du Pontieu.—En 1368, par un avent, naissance de Charles, fils aîné du roi de France[115], et de Charles d’Albret, fils du seigneur d’Albret[116]. P. [91] à [93], [322] à [324].

Charles V se décide à recevoir l’appel porté devant le parlement de Paris contre le prince de Galles par la plupart des barons de Gascogne[117].—Noms de ces barons.—Un clerc de droit[118] et un chevalier de Beauce, nommé Caponnet de Caponval[119], vont à Bordeaux porter au prince une lettre du roi de France. P. [93] à [95], [324].

Par cette lettre en date du 15 janvier [1369[120]], le prince est sommé de se rendre à Paris dans le plus bref délai pour y être jugé en Chambre des Pairs au sujet de l’appel interjeté et des plaintes portées contre lui par ses vassaux, tant de la Gascogne que des autres parties de l’Aquitaine. P. [95], [96], [324].

Le prince de Galles entre en fureur en recevant cette sommation: il répond qu’il ira à Paris, puisqu’il y est ajourné par le roi de France, mais que ce sera le bassinet en tête et soixante mille hommes en sa compagnie[121]. Il prétend que le roi Jean, en cédant l’Aquitaine, a déclaré formellement renoncer à toute espèce de suzeraineté ou de ressort, et il reproche à Charles V, fils et successeur de Jean, de violer, en recevant l’appel des barons de Gascogne, l’une des stipulations du traité de Brétigny.—Après leur départ de Bordeaux, les deux messagers du roi de France sont arrêtés en Agenais par un chevalier anglais nommé Guillaume le Moine, sénéchal de ce pays, et mis en prison à Agen au moment où ils se dirigent vers Toulouse pour y rendre compte au duc d’Anjou du résultat de leur message. P. [96] à [99], [324], [325].

Jean, duc de Berry, otage en Angleterre, revient en France à la faveur d’un congé d’un an qu’il trouve le moyen de prolonger jusqu’à la déclaration de guerre[122]. Jean, comte de Harcourt, obtient aussi un congé par l’entremise de son oncle Louis de Harcourt, seigneur poitevin, qui à ce titre est alors l’un des vassaux du prince d’Aquitaine, et une maladie dont il est atteint après son retour en France l’amène à prolonger, comme le duc de Berry, son congé jusqu’à l’ouverture des hostilités[123]. Moins heureux que ces deux premiers otages, Gui de Blois, alors jeune écuyer, frère du comte Louis de Blois, est réduit à racheter sa liberté moyennant la cession au roi d’Angleterre du comté de Soissons, qu’Édouard III rétrocède à son gendre le seigneur de Coucy, en échange de quatre mille francs de rente annuelle à valoir sur la dot assignée à la dame de Coucy[124]. Le comte Pierre d’Alençon recouvre aussi la liberté moyennant le payement de trente mille francs[125]. Quant au duc Louis de Bourbon, il se fait octroyer son élargissement définitif, en versant une somme de vingt mille francs[126], et en obtenant du pape Urbain V, dont il a les bonnes grâces, l’évêché de Winchester pour Guillaume Wickam, chapelain et favori du roi d’Angleterre. P. [99] à [102], [325], [326].

Le prince de Galles fait de grands préparatifs de guerre contre le roi de France et dit qu’il compte bien assister de sa personne à la fête du Landit; mais il est retenu à Bordeaux par une hydropisie incurable, et Charles V a trouvé le moyen de se faire exactement renseigner sur la maladie de son adversaire.—Peu après l’arrestation des deux messagers qui ont porté au prince la citation du roi de France, les comtes de Périgord, de Comminges, le vicomte de Caraman et quelques autres seigneurs d’Aquitaine, ralliés au parti français, se concertent pour tirer vengeance de cette arrestation. Ils tendent une embuscade à Thomas de Wetenhale, sénéchal anglais du Rouergue[127], au moment où celui-ci fait route, avec soixante lances et deux cents archers, de Villeneuve-d’Agen à Rodez[128]; ils le surprennent à deux lieues de Montauban, le battent et le forcent à chercher un refuge derrière les remparts de cette dernière ville. A cette nouvelle, le prince de Galles, qui réside alors à Angoulême, rappelle de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie, Jean Chandos[129] et l’envoie tenir garnison à Montauban. Le sénéchal du Rouergue se rend à Rodez, et met cette ville en état de défense, ainsi que Millau et Monpazier[130].—Noms des principaux seigneurs gascons, poitevins, anglais, qui défendent sous Jean Chandos les frontières du Rouergue contre les comtes d’Armagnac, de Périgord[131], de Comminges, le vicomte de Caraman et le seigneur d’Albret.—Le duc d’Anjou n’a point encore pris les armes, car le roi de France, son frère, lui a défendu de commencer les hostilités sans son ordre exprès. P. [102] à [105], [326] à [330].

Le roi de France met dans ses intérêts plusieurs chefs de Compagnies qui ont remonté la Loire et sont cantonnés sur les marches de Berry et d’Auvergne[132]; mais il le fait en grand secret, pour ne pas donner l’éveil au roi d’Angleterre, qui n’a que peu de forces à Abbeville et dans le Pontieu, dont Charles V travaille à se remettre en possession. Pendant ce temps, le comte de Saarbruck et Guillaume de Dormans, envoyés en ambassade auprès d’Édouard III, font traîner à dessein les négociations en longueur pendant deux mois[133]. Une fois ses préparatifs terminés et les hostilités ouvertes en Gascogne, le roi de France, qui a pris secrètement toutes ses mesures pour se faire livrer Abbeville, envoie un Breton, l’un de ses valets de cuisine[134], défier le roi d’Angleterre. Le comte de Saarbruck et Guillaume de Dormans, au retour de leur mission, rencontrent ce Breton à Douvres et se hâtent d’autant plus de regagner Boulogne.—Guichard d’Angle, maréchal d’Aquitaine, envoyé par le prince de Galles à Rome en mission auprès du pape Urbain V, est informé de l’ouverture des hostilités au moment où il se dispose à rentrer en France. Il fait route par la Savoie dont le comte est alors en guerre avec le marquis de Saluces; mais, arrivé sur les confins de la Bourgogne, il est réduit à prendre un déguisement de pauvre «chapelain» pour regagner la Guyenne. Jean Ysoré, chevalier breton, gendre de Guichard d’Angle, ne peut retourner en Bretagne qu’en promettant de se rallier au parti français; et un autre compagnon de voyage du maréchal d’Aquitaine, Guillaume de Seris[135], chevalier poitevin, après être resté plus de cinq ans caché à l’abbaye de Cluny, finit aussi par se faire Français. P. [106] à [109], [330] à [332].

Le valet breton, envoyé par Charles V, arrive à Londres et remet à destination la lettre de défi du roi de France. Édouard III, après avoir pris connaissance du message, est transporté de fureur[136] à tel point que le comte dauphin d’Auvergne, le comte de Porcien, les seigneurs de Roye et de Maulevrier, qui sont encore otages en Angleterre, redoutent des représailles sur leurs personnes[137].—Sans perdre un moment, il envoie quatre cents hommes d’armes, sous les ordres des seigneurs de Percy, de Nevill, de Carlton et de Guillaume de Windsor, renforcer la garnison anglaise d’Abbeville[138]; mais on apprend bientôt que les bourgeois de cette ville, à la suite de pourparlers secrets avec Charles V, ont ouvert leurs portes à un corps de six cents lances amené par Gui, comte de Saint-Pol, et Hue de Châtillon, alors maître des arbalétriers de France[139]. Hue de Châtillon fait prisonnier Nicolas de Louvain[140], sénéchal du Pontieu, et les Français occupent Saint-Valery, le Crotoy[141] et Rue. Le comte de Saint-Pol emporte Pont-Remy après un brillant assaut où son fils aîné Waleran est fait chevalier.—A la nouvelle de l’occupation du Pontieu par les Français, Édouard III redouble de fureur; il envoie dans les villes de l’intérieur de son royaume les bourgeois des bonnes villes de France, otages du traité de Brétigny, et les soumet à une captivité plus étroite. Toutefois, il permet au comte dauphin d’Auvergne[142] de se racheter moyennant trente mille francs, et au comte de Porcien[143], moyennant dix mille francs. Moins heureux que ces deux otages, le seigneur de Roye ne recouvra la liberté que plus tard et par un cas fortuit[144]. P. [109] à [113], [332] à [335].

CHAPITRE XCV.

PRÉPARATIFS MILITAIRES ET OUVERTURE DES HOSTILITÉS SUR TOUTES LES FRONTIÈRES DU ROYAUME.—1368, 2 et 17 août. PRISE DE VIRE ET DE CHÂTEAU-GONTIER PAR LES COMPAGNIES.—1369, avril et mai. LES COMTES DE CAMBRIDGE ET DE PEMBROKE EN PÉRIGORD; SIÉGE DE BOURDEILLES.—JEAN CHANDOS A MONTAUBAN; PRISE DE ROQUESERRIÈRE.—SIÉGE DE RÉALVILLE PAR LES GENS DU DUC D’ANJOU; REDDITION DE SOIXANTE PLACES FORTES DE LA GUYENNE AUX FRANÇAIS.—7 avril. MARIAGE DU DUC DE BOURGOGNE AVEC MARGUERITE DE FLANDRE.-Août. ARRIVÉE DU ROI DE NAVARRE EN BASSE NORMANDIE ET NÉGOCIATIONS ENTRE CE PRINCE ET LE ROI D’ANGLETERRE.—EXPLOITS DES FRANÇAIS EN POITOU; PRISE DE LA ROCHE-POSAY PAR JEAN DE KERLOUET.—Avril et mai. CAMPAGNE DE ROBERT KNOLLES ET DE JEAN CHANDOS EN QUERCY; SIÉGE DE DURAVEL ET DE DOMME; PRISE DE MOISSAC, DE GRAMAT, DE FONS, DE ROCAMADOUR ET DE VILLEFRANCHE.—REDDITION DE RÉALVILLE AUX FRANÇAIS ET DE BOURDEILLES AUX ANGLAIS (§§ [611] à [627]).