Après avoir repoussé plusieurs assauts, les frères Browe, capitaines de Derval, voyant qu’ils ne peuvent informer Robert Knolles de l’extrémité où ils sont réduits, proposent à Du Guesclin un arrangement en vertu duquel ils s’engagent à rendre la place s’ils ne sont pas secourus dans un délai de quarante jours. Le connétable de France prend l’avis du duc d’Anjou, qui lui conseille d’accepter cette proposition, à la condition que les assiégés livreront des otages; les frères Browe livrent donc deux chevaliers et deux écuyers que Bertrand envoie à la Roche-sur-Yon vers le duc d’Anjou. En attendant l’expiration de la trêve de quarante jours, Du Guesclin laisse devant Derval quatre mille combattants de Bretagne, de Limousin, d’Auvergne et de Bourgogne, et chevauche vers Nantes avec cinq cents lances. P. 134, 135, 313.

A la nouvelle de l’approche du connétable de France, les bourgeois de Nantes ferment devant lui les portes de leur ville et ne consentent à le recevoir qu’à des conditions déterminées. S’ils veulent rester Français et sont bien décidés à ne laisser pénétrer aucun Anglais dans leur cité, ils ne tiennent pas moins à garder le serment de fidélité qu’ils ont prêté à Jean V, duc de Bretagne, leur seigneur immédiat. Sous ces réserves dont il reconnaît la légitimité, Du Guesclin fait son entrée dans Nantes, où il passe huit jours; le neuvième jour, il quitte cette ville et va habiter un manoir du duc de Bretagne situé dans les environs, sur le bord de la Loire, où il se tient en communication constante avec le roi de France, ainsi qu’avec les chefs des divers corps d’armée qui prennent part aux opérations, et notamment avec le duc d’Anjou qui assiège la Roche-sur-Yon. P. 135, 136, 313.

Sur les instances du duc de Bretagne réfugié à la cour d’Angleterre, Édouard III met sur pied un corps d’armée de deux mille armures de fer et de quatre mille archers. Sous les ordres de Jean, duc de Lancastre, fils du roi anglais, et du duc Jean V, ce corps d’armée doit passer la mer, débarquer au havre de Calais, envahir la France par la Picardie, s’avancer entre Seine et Loire et finalement pénétrer en Normandie et en Bretagne afin de faire lever les sièges de Bécherel, de Saint-Sauveur-le-Vicomte, de Brest et de Derval. On a préparé longtemps à l’avance le matériel de l’expédition, les voitures de transport, les moulins à main pour moudre le blé et autres grains, ainsi que les fours portatifs pour cuire le pain[242]. Trois ans auparavant, le duc de Lancastre avait déjà projeté une expédition du même genre pour laquelle les ducs de Gueldre et de Juliers avaient promis de lui fournir douze cents lances l’année même où ils livrèrent bataille au duc de Brabant; mais la mort d’Édouard, duc de Gueldre, et des embarras de tout genre survenus au duc de Juliers avaient fait obstacle à l’accomplissement de ce projet. Le roi d’Angleterre et le duc de Lancastre n’en avaient pas moins continué leurs préparatifs. Édouard III offrit alors de prendre à sa solde tous les chevaliers de Flandre, de Brabant, de Hainaut et d’Allemagne qui voudraient bien entrer à son service moyennant finance; le duc de Lancastre, de son côté, avait réussi par ce moyen à enrôler bien trois cents hommes d’armes écossais. Le rendez-vous général avait été fixé à Calais, où tous les hommes d’armes étrangers, après avoir été payés de leurs gages pour six mois, devaient attendre l’arrivée des ducs de Lancastre et de Bretagne; et cette attente fut longue, parce qu’il fallut beaucoup de temps pour transporter de Douvres à Calais les provisions et le matériel de l’expédition[243]. A la nouvelle de ces préparatifs, Charles V fait presser les opérations en Bretagne et mettre en bon état de défense les places de Picardie qu’il sait devoir être exposées les premières aux attaques de l’ennemi; en même temps, il donne des ordres pour que les habitants du plat pays transportent dans les villes fermées ce qu’ils possèdent de plus précieux et pour que l’on détruise tout ce qui pourrait tomber entre les mains des envahisseurs.—Les gens de Louis, duc d’Anjou, continuent d’assiéger la Roche-sur-Yon en l’absence de leur duc retourné à Angers. Un chevalier anglais, nommé Robert Grenacre, capitaine de la garnison de cette forteresse, s’engage à la livrer à ces gens d’armes s’il n’est pas secouru dans le délai d’un mois, à la condition que lui et ses soudoyers auront la vie sauve et pourront, moyennant un sauf-conduit, se retirer à Bordeaux avec tout ce qui leur appartient. A l’expiration du terme fixé, Grenacre n’ayant reçu aucun secours, ouvre les portes de la Roche-sur-Yon aux gens du duc d’Anjou et s’achemine en compagnie de tous les siens vers Bordeaux. P. 137 à 139, 314.

Olivier, seigneur de Clisson, Jean, vicomte de Rohan, Gui, seigneur de Rochefort, et Jean, seigneur de Beaumanoir, se détachent un jour avec cinq cents lances du corps d’armée qui assiège Brest et vont attaquer Conq[244], petite forteresse située sur le bord de la mer, dont la garnison a pour capitaine un chevalier anglais de l’hôtel du duc de Bretagne nommé Jean Lakyngeth[245]. Ils emportent d’assaut cette forteresse et tuent tous les Anglais qu’ils y trouvent, à l’exception du capitaine et de six hommes d’armes qu’ils retiennent prisonniers[246]; et après avoir remis en état les fortifications de Conq et y avoir établi garnison, ils retournent au siège de Brest. P. 139, 140, 314.

L’expédition contre Conq ayant amené une diversion et rendu moins étroit le blocus de Brest, un messager envoyé par les frères Browe pour informer Robert Knolles de la situation critique où se trouvent réduits les défenseurs de son château de Derval, réussit à s’introduire un soir dans la place assiégée. Knolles imagine alors de proposer aux assiégeants de leur rendre Brest s’il ne reçoit pas de secours dans le délai d’un mois. Avant de rien décider, Clisson et les autres grands seigneurs bretons veulent avoir l’avis du connétable qui se tient alors près de Nantes[247], et chargent le chevalier et les deux écuyers, porteurs de la proposition du capitaine de Brest, d’aller moyennant un sauf-conduit la soumettre à Bertrand du Guesclin. Celui-ci conseille de l’accepter, à la condition toutefois que Robert Knolles livrera de bons otages[248]. Les otages une fois livrés, Clisson et les autres barons lèvent le siège de Brest et vont rejoindre le connétable près de Nantes, en attendant le moment fixé pour la reddition de Derval et de Brest. Quant à Knolles, il s’empresse de profiter de la levée du siège pour se bouter dans son château de Derval[249], ce qui éveille à juste titre la défiance de Du Guesclin, puisqu’il était convenu avec Hue Browe, capitaine de cette forteresse, que les Anglais ne pourraient lui porter secours qu’après avoir offert la bataille aux Français et les avoir vaincus. P. 140 à 142, 314.

Avant de quitter Brest, Robert Knolles fait savoir au comte de Salisbury[250], capitaine de la flotte anglaise alors ancrée dans le port de Guérande, la teneur du traité de capitulation; aux termes de ce traité, il faut se mettre en mesure d’offrir la bataille aux Français dans le délai d’un mois si l’on ne veut être réduit, dès que ce délai sera expiré, à leur livrer la place de Brest. Le comte de Salisbury lève aussitôt l’ancre et vient mouiller en face des remparts de cette place. Ayant fait débarquer et mettre en ligne deux mille hommes d’armes et autant d’archers, il envoie prévenir Du Guesclin et Clisson qu’il les attend pour leur livrer bataille sous les murs de Brest, afin de dégager cette forteresse et de recouvrer les otages qui ont été livrés. Le connétable de France fait répondre au commandant de la flotte anglaise qu’il l’invite à marcher à sa rencontre. Le comte de Salisbury renvoie un héraut dire à Du Guesclin que lui et les siens sont des marins dépourvus de cavalerie, mais qu’ils ne demandent pas mieux que d’aller au-devant des Français si ceux-ci veulent leur prêter des chevaux. Le connétable, Clisson et les autres barons de France et de Bretagne, ayant réuni un corps d’armée de quatre mille lances et de quinze mille gens de pied, se décident à venir camper à la distance d’une journée de la forteresse de Brest, à la place même qu’occupaient les assiégeants au moment où le traité de capitulation avait été conclu; et sur le refus des Français de faire encore la moitié du chemin qui les sépare du corps d’armée anglais, le comte de Salisbury prétend qu’il leur a offert en vain la bataille et les somme[251] en conséquence de renvoyer les otages livrés par Robert Knolles. P. 142 à 146, 314.

Cela fait, les Anglais, après avoir ravitaillé le château de Brest et renforcé la garnison, se rembarquent, lèvent l’ancre et cinglent vers Saint-Mathieu; le défaut de cavalerie ne leur permet pas de marcher au secours de Derval et d’ailleurs Knolles leur a mandé qu’il n’a besoin de l’assistance de personne et se charge bien tout seul de tenir tête à ses adversaires. Le départ des Anglais rend inutile la prolongation de séjour des Français et des Bretons, qui se retirent emmenant avec eux les otages de Brest. Le connétable et les siens vont alors camper devant Derval pour tenir leur journée; mais Robert Knolles leur fait dire qu’ils n’ont que faire d’attendre la reddition du château, car il tient le traité de capitulation pour nul et non avenu, et la raison en est qu’il ne reconnaît pas à ses gens le droit de conclure un arrangement quelconque sans son assentiment. Grand est l’étonnement du connétable, du seigneur de Clisson, des barons de France et de Bretagne en recevant cette notification qu’ils se hâtent de transmettre au duc d’Anjou; celui-ci part aussitôt d’Angers et arrive devant Derval. P. 146, 147, 314.

Sur ces entrefaites, Jean, duc de Lancastre, et Jean V, duc de Bretagne, débarquent à Calais[252] avec une armée composée de trois mille hommes d’armes, de six mille archers et de deux mille autres combattants. Le connétable de cette armée est Édouard Spencer, et les maréchaux sont Thomas, comte de Warwick, et Guillaume, comte de Suffolk. Noms des principaux barons d’Angleterre qui prennent part à cette expédition. Nicolas de Tamworth est alors capitaine de la garnison de Calais. Les ducs de Lancastre et de Bretagne quittent cette ville un mercredi matin, passent devant Guines[253] où commande Jean de Harleston, devant Ardres[254] dont Jean, seigneur de Gommegnies, est capitaine, devant la Montoire[255] dont la garnison est placée sous les ordres d’un chevalier picard nommé Honnecourt; et, sans livrer assaut à cette dernière forteresse, ils se viennent loger sur les bords de la belle rivière qui court à Ausques[256] et leurs lignes se développent sur une telle largeur qu’elles s’étendent depuis Balinghem[257] jusqu’à l’abbaye de Licques[258]. Le second jour, ils contournent la ville de Saint-Omer, bien défendue par le vicomte de Meaux[259], et campent le soir sur les hauteurs de Helfaut[260]. Le troisième jour, ils passent à côté de Thérouanne[261] où les seigneurs de Sempy[262], de Brimeux[263], de Poix[264], et Lionel d’Airaines[265] commandent une garnison de deux cents lances. Ils chevauchent en trois batailles, ne faisant pas plus de trois ou quatre lieues par jour, se logeant de haut jour, se retrouvant ensemble tous les soirs et chaque corps ou bataille ayant toujours soin de rester en contact avec les deux autres. Les maréchaux commandent le premier corps; les deux ducs de Lancastre et de Bretagne, le second; puis vient le charroi contenant les approvisionnements; enfin, le connétable fait l’arrière-garde. Ces trois corps se rejoignent et aucun ne s’écarte de la voie qui lui a été assignée, de même qu’aucun chevalier ni écuyer ne se permet de rompre les rangs et de se séparer de sa compagnie sans en avoir reçu l’ordre des maréchaux. Aussitôt que le roi de France est informé de la marche en avant de cette armée d’invasion, il rappelle en France quelques-uns des chevaliers qui guerroient en Bretagne, notamment Olivier, seigneur de Clisson[266], Jean, vicomte de Rohan, Jean de Beuil, Guillaume des Bordes et Louis de Saint-Julien, car il veut faire poursuivre les Anglais. Le connétable Du Guesclin[267], Louis, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon, restent seuls auprès du duc d’Anjou jusqu’à ce que l’on en ait fini avec ceux de Derval. Pendant que les seigneurs mandés par Charles V font leurs préparatifs et se rendent de Bretagne en France, les ducs de Lancastre et de Bretagne mettent au pillage le pays qu’ils traversent sur une largeur de six lieues, faisant main basse sur tout ce qu’ils trouvent et ne recourant à leurs approvisionnements qu’à défaut de vivres pris sur le pays. P. 147 à 151, 314, 315.

Les Anglais passent devant Aire[268], allument partout l’incendie en traversant le comté de Saint-Pol[269] et livrent un assaut infructueux à la ville de Doullens[270]. Ils font halte à l’abbaye du Mont-Saint-Éloi[271], située à deux petites lieues d’Arras, et s’y reposent un jour et deux nuits; puis ils se dirigent vers Bray-sur-Somme[272], dont la garnison, composée de chevaliers et d’écuyers du pays[273], repousse victorieusement toutes leurs attaques; à l’assaut de l’une des portes de cette forteresse, le Chanoine de Robersart[274] fait merveille d’armes et sauve la vie à l’un de ses écuyers. En quittant Bray, les envahisseurs se dirigent vers Saint-Quentin et entrent dans le beau et riche pays de Vermandois[275]. Guillaume des Bordes, envoyé par le roi de France à Saint-Quentin en qualité de capitaine, prête dix arbalétriers à Baudouin, seigneur de Bousies, qui se rend à Ribemont[276] pour aider Gilles, seigneur de Chin[277], dont il a épousé la fille, à garder cette forteresse. Arrivé à deux lieues de Saint-Quentin sur la route de Laon, Baudouin fait la rencontre de Jean de Beuil, qui va de la part de Charles V se mettre à la tête de la garnison de Laon. Ces deux chevaliers surprennent à une demi-lieue de Ribemont le charroi ainsi que les bagages de Hugh de Calverly; et après avoir tué les valets qui les conduisent, ils s’emparent de ces bagages et les emportent dans Ribemont en guise de butin. Peu de temps avant leur arrivée, Gilles, seigneur de Chin, avait amené un renfort de soixante lances, et parmi les seigneurs de cette marche et de la vallée de l’Oise qui sont venus s’enfermer dans Ribemont, on distingue Jean de Fosseux[278], les seigneurs de Soize[279] et de Clary[280]. P. 151 à 153, 315.

Gilles, seigneur de Chin, capitaine de la garnison de Ribemont[281], apercevant dans un terrain défriché et nouvellement mis en labour un détachement d’une centaine d’hommes d’armes anglais, fait une sortie contre eux et les taille en pièces; jeté deux fois à bas de son cheval dans la mêlée, il est relevé par un de ses bâtards. Les Français vainqueurs rentrent dans Ribemont avec de nombreux prisonniers. Le soir même du jour où ce combat s’était livré, le gros de l’armée anglaise vient camper en vue de Ribemont. Le lendemain matin, les ducs de Lancastre et de Bretagne, sans rien tenter contre cette place, prennent le chemin de Laon. Dès qu’ils ont levé leur camp, quelques-uns des défenseurs de Ribemont qui ont pris part au combat de la veille, notamment Jean de Beuil, Gérard de Lor et le seigneur de Soize, sortent par une des poternes de la place, s’engagent dans un chemin détourné et vont renforcer la garnison de la montagne de Laon. P. 153 à 155, 315.