Les ducs de Lancastre et de Bretagne se reposent trois jours à Vaux-sous-Laon[282], dans un pays plantureux et où l’on trouve toute espèce de denrées, car on est à l’époque des vendanges, et les habitants des villages, pour se racheter de l’incendie, apportent à l’ennemi bœufs et moutons, barriques de vin et sacs de pain en abondance. Les Anglais n’ont qu’un désir, c’est d’en venir aux mains avec les Français; mais Charles V, qui ne veut point s’exposer aux chances d’une bataille, se contente de faire harceler les envahisseurs par un corps d’armée de cinq ou six cents lances qui les serre de très près et ne leur permet pas de se déployer. Aussi, les trois cents hommes d’armes bretons et français qui tiennent garnison à Laon[283] laissent les Anglais camper tranquillement au-dessous d’eux à Vaux sans faire aucune sortie ni de jour ni de nuit pour les réveiller. Ce que voyant, les ducs et leurs gens s’acheminent vers Soissons[284] en suivant le cours des rivières et en s’avançant toujours à travers les vallées les plus plantureuses. Les quatre cents hommes d’armes français qui ne cessent de surveiller et d’inquiéter les Anglais les serrent[285] parfois de si près que des conversations s’établissent entre les uns et les autres. Dialogue échangé entre Henri de Percy[286], l’un des plus grands barons de l’armée anglaise, et Aimeri, dit le bâtard de Namur, fils de Guillaume, comte de Namur[287], l’un des hommes d’armes à la solde du roi de France. Des deux côtés on épargne d’un commun accord la terre du seigneur de Coucy[288], alors absent de son pays et qui avait voulu rester neutre dans cette guerre à cause de son mariage avec Isabelle, l’une des filles du roi d’Angleterre. P. 155 à 157, 315.
Dans une escamourche qui a pour théâtre le village d’Oulchy[289], dans la marche de Soissons, cent vingt hommes d’armes français commandés par Jean de Vienne, Jean de Beuil[290] et Robert de Béthune, vicomte de Meaux, surprennent à la pointe du jour les sentinelles de l’armée anglaise, et Gautier Hewet, l’un des plus illustres vétérans de cette armée, se fait tuer en s’efforçant, quoiqu’il fût à moitié désarmé, de repousser une attaque aussi inopinée. Les Français vainqueurs dans cette rencontre ramènent dans leur camp un certain nombre de prisonniers, tandis que les Anglais, affligés de la perte d’un de leurs plus vaillants chevaliers, se mettent en marche dans la direction de Reims en suivant le cours de la Marne. P. 157, 158, 315, 316.
Pendant ce temps, Louis, duc d’Anjou, et Bertrand du Guesclin, connétable de France, se tiennent devant le château de Derval[291], et somment à plusieurs reprises Robert Knolles de leur rendre ce château conformément au traité de capitulation conclu avec les frères Browe, lieutenants du dit Robert et naguère capitaines de la dite place. Knolles refuse obstinément d’obtempérer à ces sommations; il prétend que les frères Browe ont agi sans son autorisation et qu’en conséquence l’arrangement dont ils ont pris l’initiative doit être considéré comme nul et non avenu. Irrité de ces refus, le duc d’Anjou menace de mettre à mort les quatre otages livrés par les Browe en garantie de l’accomplissement des engagements stipulés dans le traité de capitulation[292]. Robert Knolles répond que, dans ce cas, il fera périr un égal nombre de chevaliers français qui sont ses prisonniers. Le duc d’Anjou est tellement exaspéré par cette réponse, qu’il se décide à mettre sa menace à exécution. Il fait amener les quatre otages de Derval, deux chevaliers et deux écuyers, et les fait mettre à mort séance tenante. Robert Knolles, qui a vu l’exécution de ces otages des fenêtres de son château, donne aussitôt l’ordre d’attacher au sommet et à l’extérieur des remparts une longue table; puis, il fait amener successivement sur cette table trois chevaliers et un écuyer, ses prisonniers, dont il avait refusé dix mille francs, et là un bourreau, après leur avoir tranché la tête, précipite ces cadavres mutilés et ces têtes coupées au fond des fossés de Derval. P. 138 à 160, 316.
Aussitôt après ces cruelles exécutions, le duc d’Anjou et le connétable, informés que les ducs de Lancastre et de Bretagne ont envahi le royaume et sont déjà arrivés sur les bords de la Marne, lèvent le siège de Derval pour se rendre en toute hâte à Paris auprès du roi de France. Là, Charles V réunit en Conseil[293] ses trois frères, les ducs d’Anjou, de Berry et de Bourgogne, Bertrand du Guesclin son connétable et Olivier, seigneur de Clisson, qu’il a mandé tout exprès, pour inviter chacun à dire son avis sur la manière dont il convient de combattre les Anglais, car il y a des barons, des chevaliers et aussi des bonnes villes qui murmurent de ce que l’on reste sur la défensive et qui prétendent que c’est une honte pour la noblesse de France de laisser ainsi les Anglais traverser le royaume tout à leur aise, sans marcher à leur rencontre et leur tenir tête. P. 160, 161, 316.
Du Guesclin, invité à parler le premier, conseille de ne livrer bataille aux Anglais que si l’on a sur eux l’avantage du nombre et de la position, et appelle en témoignage son compagnon d’armes le seigneur de Clisson, qui a été nourri dès l’enfance et a fait ses premières armes avec les envahisseurs. Celui-ci approuve le conseil du connétable et dit que, sans offrir le combat aux Anglais dont l’audace naturelle est encore accrue par une longue série de victoires, il faut se tenir prêt à profiter de toutes les fautes qu’ils pourront commettre; ce système de temporisation a trop bien réussi depuis un certain nombre d’années pour que l’on ne continue pas de le suivre. Charles V déclare se ranger à ces avis et veut désormais confier à Du Guesclin et à Clisson la défense de son royaume. Le duc d’Anjou donne son assentiment à cette résolution du roi et ajoute qu’il compte bien, avec l’aide de ces deux capitaines, expulser à bref délai les Anglais de l’Aquitaine et de la Haute Gascogne. Après ce conseil, Du Guesclin et Clisson, ayant réuni un corps d’armée de cinq cents lances, se dirigent vers Troyes à la poursuite des Anglais. Les deux ducs de Lancastre et de Bretagne venaient de passer devant Épernay[294] et Vertus[295], non sans avoir rançonné et fourragé tout le pays situé aux environs de ces deux villes, ainsi que la belle et riche vallée de la Marne; puis ils contournent Châlons[296] en Champagne, mais sans s’en approcher de trop près, et prennent le chemin de Troyes. Au moment où ils arrivent sous les murs de cette cité, Du Guesclin, Clisson, les ducs de Bourgogne et de Bourbon sont déjà venus renforcer la garnison de cette place[297], dont l’effectif ne compte pas moins de douze cents lances. P. 161 à 164, 316.
Bertrand du Guesclin rend au roi de Castille la terre de Soria, rapportant bien dix mille francs de revenu annuel, dont il avait été gratifié en récompense de ses services, et le roi de Castille donne en échange au connétable de France Jean, comte de Pembroke, fait prisonnier par les Espagnols dans le combat naval livré devant la Rochelle[298]. Le comte s’engage à payer à Bertrand, par les mains des Lombards de Bruges, une rançon de cent vingt mille francs[299]; et cette somme ne doit être versée que le jour où le prisonnier aurait été reconduit sain et sauf à Calais. Or, il arrive que le comte de Pembroke, au moment où il se rend d’Espagne dans cette ville en traversant la France à la faveur d’un sauf-conduit délivré par le connétable, est pris de maladie et meurt à Arras, et Du Guesclin perd ainsi tout à la fois son prisonnier et sa rançon[300]. Olivier de Mauny, neveu du connétable, gratifié naguère par le roi de Castille de la terre d’Agreda, d’un revenu annuel de quatre mille francs, échange aussi cette terre contre un autre prisonnier de D. Enrique nommé Guichard d’Angle[301], et pour obtenir la mise en liberté de ce chevalier ainsi que de Guillaume, neveu de Guichard, Édouard III consent à rendre le seigneur de Roye[302], qu’il garde comme otage en Angleterre. Ces deux échanges ont été la condition mise au mariage d’Olivier de Mauny[303] avec la fille du seigneur de Roye, qui doit hériter après la mort de son vieux père d’une fortune évaluée à trois mille francs de revenu annuel. Guichard d’Angle, admis au nombre des conseillers d’Édouard III, mande à sa femme et à ses enfants de venir le rejoindre en Angleterre, où il s’établit définitivement, et déclare renoncer à la possession de tous les fiefs qu’il tient en Poitou du duc de Berry, auquel il adresse des remerciements pour avoir daigné laisser en paix sa femme et ses enfants pendant son absence. P. 164 à 166, 316.
Sur ces entrefaites, le pape Grégoire XI envoie d’Avignon à Paris deux légats, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, pour traiter de la paix entre les rois de France et d’Angleterre. Charles V et le duc d’Anjou invitent ces légats à se rendre à Troyes pour entamer des pourparlers, d’une part, avec le connétable et le seigneur de Clisson, d’autre part, avec les ducs de Lancastre et de Bretagne. Ces derniers viennent camper devant Troyes[304] trois jours après l’arrivée des deux légats dans cette ville. Les deux maréchaux de l’armée anglaise escarmouchent jusqu’aux barrières, tandis que le connétable, Édouard Spencer, fait merveille d’armes à la porte de Bourgogne[305]. Pendant ces escarmouches, les deux légats se rendent aux tentes des ducs de Lancastre et de Bretagne, auxquels ils exposent l’objet de leur mission. Les ducs font à ces légats un accueil courtois, mais il leur est absolument interdit de s’immiscer dans des négociations de ce genre. P. 166 à 168, 316.
Il est, en effet, d’usage en Angleterre que les chefs d’une expédition, surtout lorsque cette expédition doit avoir lieu en France, prêtent serment: 1o de ne mettre bas les armes qu’après avoir achevé ce qu’ils ont entrepris; 2o de garder un secret inviolable sur leurs projets; 3o d’observer une discipline rigoureuse et de ne jamais laisser la désunion ni la révolte se mettre dans les rangs de leurs soldats. Les ducs de Lancastre et de Bretagne n’ont donc point qualité pour répondre aux propositions des légats ni même pour accorder une trêve ou une abstinence de guerre quelconque. Aussi continuent-ils, nonobstant les démarches de ces légats, de mettre le feu aux maisons isolées, aux villages et aux petits forts, de rançonner les habitants du plat pays et les abbayes[306]. Ils ne cessent pas non plus un seul instant de chevaucher en ordre de bataille. D’un autre côté, mille lances d’élite commandées par Du Guesclin, Clisson, les vicomtes de Rohan et de Meaux poursuivent les envahisseurs l’épée dans les reins et les serrent de si près qu’ils n’osent développer leurs lignes, car les Français se tiennent à portée et en mesure de profiter de la première occasion favorable qui s’offrira pour l’attaque. P. 168 à 170, 316, 317.
C’est ainsi que les ducs de Lancastre et de Bretagne traversent la France de part en part, offrant toujours la bataille, sans jamais trouver à qui parler. Les Français qui les poursuivent en les harcelant, tantôt sur leur aile droite, tantôt sur leur aile gauche, suivant la direction du cours des rivières, se logent presque tous les soirs à leur aise dans des forteresses ou de bonnes villes, tandis que les Anglais sont réduits à planter leurs tentes en rase campagne, où ils souffrent de la disette de vivres et, quand l’hiver est arrivé, de la rigueur du froid; ils ont en outre à traverser des pays très pauvres tels que l’Auvergne[307], le Limousin[308], le Rouergue[309], l’Agenais, où les plus grands seigneurs sont parfois cinq ou six jours sans manger de pain, car vers la fin de leur chevauchée ils n’ont pas moins de trois mille lances à leur poursuite et n’osent fourrager les uns sans les autres. C’est dans ces conditions défavorables qu’ils franchissent la Loire, l’Allier, la Dordogne, la Garonne ainsi que plusieurs autres grosses rivières qui descendent des montagnes d’Auvergne. Aussi, c’est à peine s’ils ont conservé le tiers de leur charroi lorsqu’ils arrivent à Bordeaux; ils ont laissé le reste en route, soit faute de chevaux pour le traîner, soit parce que l’on n’a pu le transporter à travers les défilés des montagnes. Comme ils ne rentrent à Bordeaux qu’après Noël[310], c’est-à-dire en plein hiver, plusieurs gentilshommes succombent en chemin à l’excès du froid ou des privations, et d’autres, tels que le connétable Édouard Spencer[311], y contractent le germe du mal qui doit les emporter plus tard. P. 170, 171.