Owen de Galles, appartenant à la famille des princes de Galles dépossédés par Édouard Ier, a cherché un refuge en France et s’est mis à la solde de Charles V qui, dans l’été de 1372[102], confie à l’écuyer gallois le commandement de trois mille combattants et le charge de faire des courses sur mer contre les Anglais. Owen, après avoir réuni une flottille à Harfleur, opère une descente dans l’île de Guernesey[103], dont Aymon Rose, écuyer d’honneur d’Édouard III, est capitaine. Ce capitaine parvient à rassembler une troupe d’environ huit cents combattants[104] et livre à Owen un combat où il est vaincu; il se réfugie derrière les remparts de l’imprenable forteresse de Château Cornet, devant laquelle le vainqueur vient mettre le siège. Sur ces entrefaites, Charles V reçoit la nouvelle de la défaite du comte de Pembroke et de l’anéantissement de la flotte anglaise devant la Rochelle. Les Anglo-Gascons restant par suite de cette défaite sans souverain capitaine, le roi de France se décide à profiter de circonstances aussi favorables pour faire envahir par son connétable le Poitou, la Saintonge et le Rochellois, bien convaincu qu’il suffira de quelques succès remportés par ses troupes pour faire rentrer les villes sous son obéissance. C’est pourquoi il donne l’ordre à Owen de Galles de se rendre en Espagne pour prier D. Enrique, roi de Castille, d’envoyer de nouveau sa flotte sur les côtes de France mettre le siège par mer devant la Rochelle. Owen lève donc le siège de Château Cornet et retourne à Harfleur, d’où il se dirige avec sa flottille vers l’Espagne; il jette l’ancre dans un port de Galice nommé Santander[105]. P. 44 à 47, 300 à 302.
A la première nouvelle de la défaite et de la prise du comte de Pembroke, Édouard III veut envoyer en Guyenne le comte de Salisbury avec cinq cents hommes d’armes et un égal nombre d’archers, mais bientôt les arrangements qu’il est amené à conclure avec le duc de Bretagne[106] l’empêchent de mettre ce projet à exécution.—Pendant ce temps, la flotte de D. Enrique, ralentie par des vents contraires, n’arrive à Santander qu’un mois après son départ de la Rochelle; les Espagnols ont chargé de chaînes leurs prisonniers à la manière des Allemands. Owen de Galles, débarqué à Santander[107] le matin même du jour où la flotte espagnole y vient jeter l’ancre, rencontre à l’hôtel où il est descendu le comte de Pembroke, prisonnier des amiraux D. Ferrand de Pion et Cabeça de Vaca; il lui adresse des reproches au sujet de seigneuries que le comte possède dans la principauté de Galles et dont les rois anglais ont dépouillé Owen après avoir fait périr son père Edmond de Galles. Un chevalier de la suite du comte de Pembroke, nommé Thomas de Saint-Aubin, provoque en duel Owen, qui refuse de se battre avec un prisonnier. Les quatre amiraux espagnols ne tardent pas à conduire leurs prisonniers à Burgos[108], en Castille, où D. Enrique, qui avait envoyé au-devant d’eux son fils aîné D. Juan, les accueille avec une courtoisie vraiment chevaleresque. P. 47 à 49, 302.
Les Anglo-Gascons, venus à la Rochelle sous la conduite de Thomas de Percy et de Jean de Grailly, captal de Buch, confient la garde du château de la Rochelle à Jean Devereux et se dirigent avec environ quatre cents lances vers Soubise[109]; dans la région située aux environs de cette forteresse, ils délogent les Bretons à la solde du roi de France d’un certain nombre de petites places et d’églises fortifiées.—Sur les marches de l’Anjou, du Berry et de l’Auvergne se tient alors un corps d’armée français composé de plus de trois mille lances sous les ordres de Bertrand du Guesclin[110], connétable de France, des ducs de Berry et de Bourbon accompagnés du comte d’Alençon, du dauphin d’Auvergne, de Louis de Sancerre, d’Olivier, seigneur de Clisson, de Jean, vicomte de Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean, seigneur de Beaumanoir, et d’une foule d’autres grands seigneurs. Ce corps d’armée s’empare successivement de Montmorillon[111], de Chauvigny[112] et de Lussac[113]. Une fois maîtres de ces trois places, les Français contournent Poitiers et viennent mettre le siège devant le château de Moncontour[114] dont la garnison, composée de soixante compagnons pleins d’audace et commandée par Jean Cressewell et David Holegrave, tient sous sa merci les marches d’Anjou et de Touraine. P. 50, 51, 302 à 304.
Bertrand du Guesclin, Louis II, duc de Bourbon, Pierre, comte d’Alençon, et Olivier, seigneur de Clisson, après six jours de siège pendant lesquels ils ont fait combler les fossés avec des troncs d’arbres et des fascines, montent à l’assaut de la forteresse. Jean Cressewell et David Holegrave parviennent à repousser cet assaut; mais craignant d’être mis à mort par Bertrand, s’ils prolongent la résistance, ils prennent le parti de se rendre, à la condition d’avoir la vie sauve et d’emporter l’or ou l’argent qu’ils possèdent. Une fois maître du château de Moncontour, le connétable de France en fait réparer les fortifications et y met garnison. P. 51 à 53, 304 et 305.
Jean Devereux, sénéchal de la Rochelle, laisse cette place sous la garde d’un écuyer nommé Philippot Mansel et va, à la tête de cinquante lances, renforcer la garnison de Poitiers. Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, quitte également le captal de Buch, en compagnie duquel il vient de faire une expédition du côté de Soubise, et court avec une compagnie de cinquante hommes d’armes s’enfermer dans Poitiers. Après la reddition de Moncontour, Bertrand du Guesclin[115] opère sa jonction avec Jean, duc de Berry; leurs forces réunies s’élèvent à quatre mille hommes d’armes. Bertrand et le duc mettent le siège devant Sainte-Sévère[116], petite place appartenant à Jean Devereux et dont la garnison a pour chefs Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard Holme. A cette nouvelle, Jean Devereux et Thomas de Percy quittent Poitiers pour aller porter secours à la garnison de Sainte-Sévère; en chemin, ils rencontrent Jean de Grailly, captal de Buch, auquel ils persuadent d’appeler sous les armes tous les chevaliers et écuyers du Poitou comme de la Saintonge, pour contraindre les Français à lever le siège de Sainte-Sévère. Le corps d’armée ainsi réuni se compose de neuf cents lances et de cinq cents archers, parmi lesquels on remarque le seigneur de Parthenay, Louis de Harcourt, Hugues de Vivonne, Perceval de Coulonges, Aimeri de Rochechouart, Jacques de Surgères, Geoffroi d’Argenton, les seigneurs de Cousan, de Roussillon et de «Crupegnach», Jean d’Angle et Guillaume de Montendre. Ce corps d’armée occupe l’abbaye de Charroux[117], sur les marches du Limousin. P. 53 à 57, 303 à 307.
Bertrand du Guesclin, connétable, et Louis de Sancerre, maréchal de France, font donner l’assaut à la forteresse de Sainte-Sévère. Les ducs de Berry, de Bourbon et le comte dauphin d’Auvergne s’avancent jusqu’aux fossés de la place et encouragent par leur exemple les assaillants, parmi lesquels on ne compte pas moins de quarante-neuf chevaliers bannerets. Guillaume de Percy, Richard Gilles et Richard Holme, capitaines de la garnison, ignorant que le corps d’armée qui vient leur apporter du secours est arrivé à moins de dix lieues de Sainte-Sévère, ouvrent les portes de cette forteresse[118] aux assiégeants, à la condition qu’on leur laissera la vie sauve. Informé de l’approche des Anglais, Bertrand tient ses troupes rangées en bataille jusqu’au soir; mais le captal de Buch, Thomas de Percy et Jean Devereux, ayant reçu sur ces entrefaites la nouvelle de la reddition de Sainte-Sévère, jugent inutile d’aller plus avant et jurent de tenir la campagne jusqu’à ce qu’ils aient réussi à prendre leur revanche. P. 58 à 60, 307.
Les habitants de Poitiers sont divisés en deux partis. Le commun, les gens d’Église et plusieurs riches bourgeois sont d’avis d’appeler les Français, tandis que Jean Renaud, maire de la ville, les fonctionnaires nommés par le prince de Galles et quelques-uns des plus puissants personnages de la bourgeoisie veulent rester Anglais; les premiers invitent Du Guesclin à venir prendre possession de Poitiers, promettant de lui en ouvrir les portes. Le connétable, qui se tient alors en Limousin, se met à la tête de trois cents hommes d’armes, tous gens d’élite et bien montés, avec lesquels, en une demi-journée et en une nuit, il franchit une distance de trente lieues qui le sépare de Poitiers. Le maire de cette ville adresse, de son côté, un appel analogue à Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, qui, sur le conseil du captal de Buch, envoie Jean d’Angle avec une compagnie de cent lances prêter main-forte au maire ainsi qu’aux bourgeois partisans des Anglais. Arrivé à une lieue de Poitiers, Jean d’Angle apprend que le connétable de France a pris possession de cette ville[119] et retourne vers Thomas de Percy. P. 60 à 62, 307.
Découragés par la nouvelle de la prise de Poitiers, les principaux chefs qui composent le corps d’armée du captal de Buch estiment que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de se séparer afin que chacun aille tenir garnison dans la forteresse confiée à sa garde; lorsqu’une occasion favorable se présentera de se remettre en campagne, ils se le feront savoir les uns aux autres. En attendant, les Poitevins prennent le chemin de Thouars, les Anglo-Gascons se dirigent vers Saint-Jean-d’Angely et les Anglais vers Niort. Les manants de cette dernière ville veulent en refuser l’entrée aux nouveaux arrivants, mais les Anglais emportent d’assaut la place, qu’ils mettent au pillage après en avoir massacré les défenseurs. P. 62 à 64.
D. Enrique, roi de Castille, accueille favorablement la demande de Charles V transmise par Owen de Galles. Par l’ordre de ce prince, D. Radigo le Roux[120], grand amiral de Castille, réunit une flotte composée de quarante gros navires, de huit galées et de treize barges, et va jeter l’ancre devant la ville de la Rochelle qu’il soumet à un étroit blocus. Le château de cette ville est toujours occupé par une garnison anglaise, et la crainte de s’exposer aux représailles de cette garnison empêche seule les bourgeois, qui sont Français de cœur, de se soumettre au roi de France; ils conviennent avec les Espagnols de s’abstenir, pendant la durée du blocus, de tout acte d’hostilité les uns envers les autres.—A peine maître de Poitiers, Bertrand du Guesclin envoie trois cents hommes d’armes bretons et picards sous les ordres de Renaud, seigneur de Pons et de Thibaud du Pont, mettre le siège devant le château de Soubise. La dame de Soubise fait demander du secours au captal de Buch qui tient alors garnison à Saint-Jean-d’Angely. Jean de Grailly concentre dans cette dernière ville des détachements des garnisons anglaises de Saintes, d’Angoulême, de Niort et de Lusignan pour aller renforcer la dame de Soubise et obliger le seigneur de Pons à lever le siège de cette place. Informé de ces préparatifs, Owen de Galles, embarqué sur un des navires de la flotte espagnole[121] à l’ancre devant la Rochelle, va s’embosser à l’embouchure de la Charente en face du château de Soubise[122] avec treize barges montées par quatre cents armures de fer. P. 64 à 67, 307, 308.
Le captal de Buch, apprenant que le seigneur de Pons n’a pas plus de cent lances devant Soubise, renvoie la moitié de ses gens et ne garde que deux cents lances; il réussit à surprendre les assiégeants, les met en déroute et fait prisonniers le seigneur de Pons et Thibaud du Pont; mais il se laisse à son tour surprendre par Owen de Galles, les frères Jacques et Morelet de Montmor[123], qui taillent en pièces les Anglais. Le captal de Buch est pris par un écuyer picard de la compagnie d’Owen de Galles, nommé Pierre d’Auvillers[124], et Thomas de Percy, sénéchal de Poitou, par le chapelain gallois d’Owen, nommé David House[125]. Henri Hay, sénéchal d’Angoulême, Maurice Wis, homme d’armes de la garnison de Lusignan, sont également faits prisonniers. Gautier Hewet et Petiton de Curton, capitaines de Lusignan, Guillaume de Faringdon, capitaine de Saintes, Jean Cressewell, l’un des capitaines de Niort, se sauvent à grand’peine au moyen d’une planche que leur jettent les assiégés pour traverser le fossé et d’une poterne par laquelle ils parviennent à se réfugier dans la forteresse de Soubise. P. 67 à 69, 308.