Le lendemain de ce combat livré dans la saison d’été, au mois d’août[126], par une nuit fort obscure et pendant la décroissance de la lune[127], Owen de Galles fait donner l’assaut au château. La dame de Soubise consulte les capitaines anglais qui, jugeant la résistance impossible, se décident à entrer en négociations avec les assiégeants et se font délivrer des sauf-conduits pour se retirer en Poitou et en Saintonge. D’après leur conseil, la châtelaine rend sa forteresse aux vainqueurs et rentre sous l’obéissance du roi de France. Après ce succès, Owen de Galles, qui ne veut se dessaisir du captal son prisonnier[128] que sur l’ordre exprès de Charles V, regagne le gros de la flotte ancrée devant la Rochelle, dont les Français et les Espagnols continuent le blocus. P. 69 à 71, 308.

Encouragée par ce succès, une troupe de Bretons et de Poitevins, forte de cinq cents hommes d’armes et placée sous les ordres de Renaud, seigneur de Pons, d’Olivier, seigneur de Clisson, de Jean, vicomte de Rohan, de Gui, seigneur de Laval, de Jean, seigneur de Beaumanoir, et de Thibaud du Pont, s’empare successivement d’Angoulême[129], de Saint-Jean-d’Angely[130], de Taillebourg[131], et va mettre le siège devant la cité de Saintes. Guillaume de Faringdon, sénéchal de Saintonge, se met en mesure d’opposer une vigoureuse résistance aux assiégeants; mais les bourgeois de Saintes, sur le conseil de leur évêque, partisan du roi de France[132], menacent de tuer Guillaume s’il ne les laisse conclure un arrangement avec les Français; le sénéchal y consent à la condition qu’on ne le fera point figurer dans l’acte de capitulation. P. 71 à 73, 308.

Le jour même où les vainqueurs font leur entrée dans la cité de Saintes[133], Guillaume de Faringdon et ses gens prennent le chemin de Bordeaux. Après s’être reposés trois jours, les Français se dirigent vers la forteresse de Pons, restée anglaise, quoique Renaud, qui en est le seigneur, se soit rallié au roi de France, et défendue par une garnison dont Amanieu du Bourg est capitaine. Cette place se rend sans résistance sous la seule condition que le capitaine Amanieu et tous ceux qui voudront rester Anglais pourront se retirer à Bordeaux. Renaud, seigneur de Pons, qui s’était promis de faire trancher la tête à soixante de ses gens pour les punir de leur désobéissance, leur pardonne à la prière du seigneur de Clisson. P. 74, 75, 308.

Les habitants de la Rochelle, qui ont noué des intelligences avec Owen de Galles et aussi avec Bertrand du Guesclin, dès lors maître de Poitiers, voudraient bien se tourner français, mais ils sont retenus par la crainte de la garnison anglaise qui occupe leur château. Pendant l’absence du capitaine Jean Devereux, parti de la Rochelle pour répondre à l’appel du maire de Poitiers, cette garnison est commandée par un écuyer nommé Philippot Mansel[134], homme d’armes d’une grande bravoure, mais d’une intelligence très bornée. Voici la ruse qu’imagine Jean Chauderier, maire de la Rochelle[135], pour s’emparer du château et en expulser les Anglais. Un jour, il invite à dîner Philippot Mansel et feint pendant le repas d’avoir reçu une lettre du roi d’Angleterre lui ordonnant de passer en revue les soudoyers de la garnison, qui sont au nombre de soixante, et de payer leurs gages échus depuis trois mois. Le lendemain, pendant que le maire passe en revue ces soudoyers sur une des places de la Rochelle, deux mille bourgeois armés leur coupent la retraite et se rendent maîtres du château resté sans défense. Les Anglais sont arrêtés, désarmés et enfermés deux par deux en divers endroits de la ville. P. 75 à 80, 308.

Les ducs de Berry, de Bourbon et de Bourgogne, qui s’étaient tenus très longuement sur les marches de l’Auvergne et du Limousin[136] à la tête de deux mille lances, lorsqu’ils apprennent que les habitants de la Rochelle ont chassé les Anglais, se dirigent vers Poitiers, où ils vont rejoindre le connétable de France. Chemin faisant, ils s’emparent des châteaux de Saint-Maixent[137], de Melle et de Civray. P. 80, 81, 309.

De Poitiers où ils se tiennent[138], les trois ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et le connétable de France envoient des messagers à la Rochelle s’enquérir des dispositions des bourgeois de cette ville; ceux-ci font savoir qu’ils sont et seront bons Français, pourvu que Charles V fasse droit à leurs demandes, mais qu’en attendant ils prient le duc de Berry et le connétable Bertrand de se tenir et de tenir leurs gens d’armes éloignés de la Rochelle. Ils envoient douze d’entre eux à Paris exposer au roi de France leurs conditions; ils exigent: 1o le rasement du château[139]; 2o la réunion irrévocable de leur ville au domaine de la Couronne; 3o la création d’un hôtel des monnaies à la Rochelle; 4o l’exemption de toute taille, gabelle, louage, subside, aide ou imposition qui n’aurait pas été levée avec leur assentiment; 5o une sentence du pape les relevant du serment de fidélité qu’ils avaient prêté au roi d’Angleterre. Charles V, qui estime que la Rochelle est de toutes les villes de cette partie de son royaume celle dont la possession lui importe le plus, accorde aux députés des Rochellais tout ce qu’ils lui demandent[140]; il les comble même de cadeaux et de joyaux qu’il les charge d’offrir de sa part à leurs femmes. P. 81 à 83, 309.

Les bourgeois de la Rochelle s’empressent de raser leur château[141], dont ils ne laissent pas pierre sur pierre et dont ils emploient les débris au pavage de leurs rues; cela fait, ils informent le duc de Berry qu’ils sont tout prêts à le recevoir au nom du roi de France. Par l’ordre du duc, Bertrand du Guesclin part de Poitiers avec une compagnie de cent lances et va prendre possession de la Rochelle[142]. Après cette prise de possession, Radigo le Roux, amiral de Castille, et ses marins, ayant reçu le payement de leurs gages[143], lèvent l’ancre et reprennent le chemin de l’Espagne. Quant à Owen de Galles, il se dirige vers Paris, où il amène au roi le captal de Buch[144]. Charles V fait le meilleur accueil à Jean de Grailly, qu’il espère attirer dans son parti; mais le captal reste insensible à ces avances; il offre seulement de se racheter en payant cinq ou six fois plus que son revenu annuel. Le roi de France, à son tour, repousse cette offre et tient son prisonnier enfermé au château du Louvre. P. 83 à 85, 309.

Les châteaux de Marans, de Surgères, de Fontenay-le-Comte sont toujours occupés par les Anglais, qui font des incursions jusqu’aux portes de la Rochelle. Après avoir réuni sous leurs ordres un corps d’armée de deux mille lances, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le connétable et les maréchaux de France, Béraud, dauphin d’Auvergne, et Louis, seigneur de Sully, quittent Poitiers[145] et vont mettre le siège devant le château de Benon[146]. Guillonet de Pau[147], écuyer d’honneur du comte de Foix, et un chevalier napolitain connu sous le nom de «messire Jacques» ont été mis par le captal à la tête de la garnison de ce château. Les Français livrent sans résultat deux ou trois assauts. Vers le milieu de la nuit, un détachement de la garnison anglaise de Surgères[148] tombe à l’improviste dans le camp des assiégeants et tue un écuyer d’honneur[149] du connétable de France. Furieux de la mort de cet écuyer, Bertrand du Guesclin emporte d’assaut le château de Benon, dont il fait passer la garnison au fil de l’épée. P. 85 à 87, 309.

Les Français assiègent ensuite le château de Marans[150], situé à quatre lieues de la Rochelle et où des Allemands tiennent garnison sous les ordres d’un certain Wisebare. Ces Allemands, craignant qu’on ne les traite comme les soudoyers de Benon, s’empressent de rendre leur forteresse et s’enrôlent au service du roi de France à la seule condition qu’ils seront payés de leurs gages. Arrivé devant Surgères[151], le connétable trouve ce château complètement vide; la garnison s’est enfuie à son approche. Il l’occupe et chevauche vers Fontenay-le-Comte[152], où la femme[153] de Jean Harpedenne dirige la résistance. P. 87, 88, 309.

Les assiégés ont des vivres et des munitions en abondance, mais ils savent qu’aucun secours ne peut leur être porté avant trois ou quatre mois[154]; et comme en outre on les menace de ne leur faire aucun quartier s’ils prolongent la défense, ils prennent le parti de se rendre[155]. Le connétable leur permet d’emporter tout ce qu’ils possèdent et de se retirer avec leur dame à Thouars, où tous les chevaliers du Poitou, partisans des Anglais, ont cherché un refuge. Les Français confient la garde de la forteresse de Fontenay-le-Comte à Renaud «de Lazi»[156] et retournent à Poitiers. P. 88, 89, 309.