Louis VII, à qui l’archevêque dut communiquer cette lettre, répondit au Pape pour plaider contre sa mansuétude la cause de la rigueur : « Notre frère l’archevêque de Reims, lui dit-il, parcourant dernièrement la Flandre, y a trouvé des hommes égarés par les plus funestes doctrines, adeptes de l’hérésie des Manichéens ; l’observation a prouvé qu’ils sont beaucoup plus mauvais qu’ils ne le paraissent. Si leur secte continue à se développer, ce sera un grand mal pour la foi… Que votre sagesse donne une attention toute particulière à cette peste et la supprime avant qu’elle puisse grandir. Je vous en supplie pour l’honneur de la foi chrétienne, donnez toute liberté dans cette affaire à l’archevêque ; il détruira ceux qui s’élèvent ainsi contre Dieu : sa juste sévérité sera louée par tous ceux qui, dans ce pays, sont animés d’une vraie piété. Si vous agissiez autrement, les murmures ne s’apaiseraient pas facilement et vous déchaîneriez contre l’Église romaine les violents reproches de l’opinion. »
Le pape qui chassé de Rome, s’était réfugié dans les états de Louis VII, s’inclina devant ses représentations ; il convoqua à Tours un concile qui réunit 12 cardinaux, 124 évêques, 314 abbés et une foule considérable et il prit des mesures énergiques contre « l’hérésie manichéenne qui, comme un chancre, s’était étendue à travers toute la Gascogne et dans d’autres provinces. » Tous les évêques et tous les prêtres avaient ordre de surveiller les hérétiques, de les faire chasser du pays où on les découvrirait, de surprendre leurs assemblées secrètes et de les faire condamner par les princes à la prison et à la confiscation de leurs biens.
Le roi d’Angleterre se montrait aussi rigoureux contre les hérétiques que le roi de France. Traqués en Flandre, en 1163, ceux-ci s’étaient réfugiés en Grande-Bretagne. Henri II les fit arrêter, marquer d’un fer rouge au front et exposer, ainsi défigurés, devant le peuple. C’est ainsi, nous dit le chroniqueur Guillaume de Newbridge, qu’il préserva totalement le royaume de la peste de l’hérésie. Les Assises de Clarendon rédigées par Henri II défendaient « de recevoir chez soi des hérétiques sous peine de voir sa maison détruite. » C’était l’extermination complète et radicale de l’hérésie et comme le fait remarquer Lea, dans son Histoire de l’Inquisition, elle était ordonnée par une loi exclusivement civile, poursuivie par des officiers laïques et une juridiction séculière, au nom d’un prince excommunié par l’Église à cause du soin qu’il prenait de la soumettre au pouvoir laïque.
Lorsqu’ils eurent signé la paix entre eux, Louis VII et Henri II entraînèrent le pape dans une action encore plus énergique. C’est sur leurs instances qu’Alexandre III, envoya en 1179, dans le Midi de la France la mission du cardinal de Saint-Chrysogone. « Henri II, dit le chroniqueur Benoît de Peterborough (1178), ne voulut pas passer la mer et rentrer en Angleterre avant de s’être entendu avec le roi de France pour envoyer de concert avec lui, dans le comté de Toulouse, des hommes d’Église et des laïques qui ramèneraient les hérétiques à la vraie foi par des prédications ou les réduiraient par les armes. »
Alexandre répondait à leurs vœux lorsque, rentré dans Rome, il convoquait le concile de Latran et devant les évêques qui le composaient, tout en rappelant que le clergé avait horreur des répressions sanglantes (cruentas effugiunt ultiones), il invitait les puissances séculières à édicter des sanctions pénales « contre les Cathares, les Publicani et les Patareni, qui en Gascogne, dans l’Albigeois et le comté de Toulouse, ne se contentaient pas de professer leur erreur en secret, mais la manifestaient publiquement. » Il déclarait anathème leurs protecteurs, quiconque les recevrait sur ses terres ou commercerait avec eux ; il appelait les princes et le peuple aux armes contre eux. Une indulgence de deux ans était accordée à tous les chrétiens qui répondraient à cet appel ; pendant leur séjour à l’armée sainte, leurs droits et leurs biens seraient sous la sauvegarde spéciale des évêques.
Cette décrétale d’Alexandre III proclamait, pour la première fois, la guerre sainte, la Croisade, contre les hérétiques.
Dès les débuts de son règne, Philippe-Auguste se montra aussi rigoureux contre l’hérésie que son père Louis VII. Dans sa Philippide, Guillaume Le Breton le félicite d’avoir poursuivi énergiquement ces êtres malfaisants « que le peuple appelle Popelicani, qui réprouvent le bonheur conjugal, déclarent défendre l’usage de la viande et répandent plusieurs autres superstitions. » Le roi les a fait sortir de leurs cachettes et après les avoir fait juger par ses tribunaux, les a « envoyés au bûcher, pour que le feu matériel leur soit un avant-goût des flammes de l’enfer ». Ainsi, dit toujours Guillaume Le Breton, le royaume a été totalement purgé de l’hérésie et nul ne peut y vivre s’il n’accepte pas tous les dogmes de la foi catholique ou s’il nie les sacrements.
Si un prince fut hostile à l’Église, ce fut Frédéric Barberousse, empereur d’Allemagne, qui suscita contre les Papes des antipapes, chassa par les armes le Souverain Pontife de Rome et le força à vivre plusieurs années en exil, se moqua des excommunications, fomenta des schismes et tenta d’asservir entièrement le clergé au pouvoir civil. Il fut, comme Henri II, Louis VII et Philippe-Auguste, un pourchasseur de l’hérésie. Ce fut lui qui, à l’assemblée de Vérone de 1181 réunissant autour du pape et de l’empereur des patriarches, des archevêques, des prélats et des princes venus de tout l’Empire, persuada au pape Lucius III de promulguer une nouvelle constitution, plus énergique encore que celle d’Alexandre III « contre les Cathares, les Patarins, ceux qui s’appelaient faussement les Humiliés et les Pauvres de Lyon ; les Passagini, les Josephini, les Arnaldistae. »
Cette constitution de Vérone, insérée plus tard par Grégoire IX dans le recueil des Décrétales, était, remarque l’historien Lea, « la plus sévère qui eut été encore fulminée contre l’hérésie. » « Elle excommuniait avec les chefs de l’hérésie, ceux qui les protégeaient, avaient reçu d’eux le Consolamentum, se disaient Croyants ou Parfaits. Ceux d’entre eux qui seraient clercs, seraient dégradés, dépouillés de leurs charges et de leurs bénéfices et livrés à la puissance civile pour être punis par elle. Les laïques seraient livrés de la même manière et pour le même objet au bras séculier, surtout s’ils étaient relaps. Tout archevêque ou évêque devait inspecter soigneusement en personne ou par son archidiacre ou des personnes de confiance, une ou deux fois l’an, les paroisses suspectes et se faire désigner sous serment par les habitants les hérétiques déclarés ou cachés. Ceux-ci devraient se purger par serment du soupçon d’hérésie et se montrer désormais bons catholiques. S’ils refusaient de prêter le serment ou retombaient ultérieurement dans l’erreur, l’évêque les punirait. Les comtes, barons, recteurs, consuls des villes et autres lieux devaient prêter serment d’aider l’Église dans cette œuvre de répression, sous peine de perdre leurs charges, d’être excommuniés et de voir l’interdit lancé sur leurs terres. Les villes qui résisteraient sur ces points aux ordres des évêques seraient mises au ban de toutes les autres ; aucune ne pourrait commercer avec elles. Quiconque recevrait chez soi des hérétiques serait déclaré infâme à jamais, incapable de plaider, de témoigner et d’exercer une fonction publique. Enfin, les archevêques et les évêques devaient avoir, en matière d’hérésie, toute juridiction et être considérés comme délégués apostoliques par ceux qui jouissant du privilège de l’exemption, étaient placés sous la juridiction immédiate du Saint-Siège. »
Lorsque Pierre de Castelnau sommait Raymond VI non seulement de rompre ses relations suspectes avec l’hérésie, mais encore de poursuivre Parfaits et Croyants et de les chasser de ses États, il invoquait, d’une part, la législation civile des rois de France et d’Angleterre, suzerains du comte de Toulouse et la législation canonique des conciles et des papes codifiée en quelque sorte dans la Constitution de Vérone.