Le moine de Saint-Polycarpe, Amiel, ne se contenta pas de répondre oralement aux accusations dont il était l’objet ; il déposa contre l’acte d’accusation un mémoire démontrant l’illégalité de la citation qu’il avait reçue et plaidant celle de tout le procès.
L’inculpé avait le droit de produire des témoins à décharge et de les faire entendre en sa présence. Il pouvait enfin récuser des juges et l’inquisiteur lui-même en donnant de sa récusation des raisons dont l’inquisiteur était juge, sans doute, mais aussi le pape, en cas d’appel. Ainsi fit Jean l’Archevêque, sire de Parthenay, accusé d’hérésie par l’inquisiteur dominicain Maurice de Saint-Paul. Après de multiples péripéties, ses récusations finirent par être acceptées à la Curie d’Avignon et les nouveaux juges que lui donna le pape l’acquittèrent[15].
[15] Voir la longue procédure de cette affaire dans les documents officiels et le résumé qu’en donne l’éditeur, M. Vidal, dans son Bullaire de l’Inquisition française, pp. 75-84, 88-89, 93-97, 99, 106-110.
Pour protéger l’accusé contre l’arbitraire possible de l’inquisiteur et de ses commissaires, l’interrogatoire de l’accusé devait être fait en présence de boni viri, prud’hommes qui formaient un jury dont l’avis devait être demandé avant le prononcé de la sentence. C’est ce qu’ordonna une bulle d’Innocent IV du 11 juillet 1254 « parce que, disait-il, pour une accusation si grave, il fallait procéder avec les plus grandes précautions. » Le nombre de ces prud’hommes fut d’abord fixé à deux ; mais il ne tarda pas à s’augmenter considérablement. Même avant la promulgation de la bulle d’Innocent IV, les inquisiteurs toulousains Bernard de Caux et Jean de Saint-Pierre jugeaient « après avoir pris l’avis de beaucoup de prélats et autres prud’hommes qui avaient assisté à tout le procès : communicato multorum prelatorum et aliorum bonorum virorum consilio ».
Ces assesseurs, « experts dans l’un et l’autre droit » ne se contentaient pas d’être des personnages muets ; ils émettaient des consultations juridiques sur les procès qu’ils suivaient et les cas d’espèce qu’il fallait trancher. Mgr Douais, dans son livre sur l’Inquisition, nous décrit plusieurs de ces conseils de prud’hommes. Celui que réunit à Lodève, dans la salle capitulaire, l’inquisiteur Jean de Beaune (2 juillet 1323) comptait, avec les deux vicaires généraux de l’évêque, 23 personnes. Les 9-11 août, dans la chambre de l’évêque de Pamiers, eut lieu une réunion inquisitoriale de 39 probi viri. Les 22-23 février 1325, ils étaient 50 à Carcassonne, autour de l’inquisiteur Jean du Prat et de l’évêque. Mgr Douais nous donne les noms des personnes qui tinrent conseil dans la maison de l’Inquisition de Carcassonne sous la présidence de l’inquisiteur Henri Chamayou ; il y avait des commissaires de plusieurs évêques de la province de Narbonne, des chanoines, des curés, des religieux, mais aussi le sénéchal et les consuls de Carcassonne, des juges civils et un grand nombre de licenciés en droit ou en décrets, des docteurs-ès-lois, en tout 20 juristes laïques sur 51 personnes, sans compter les fonctionnaires royaux.
La présence de ces laïques dans ces conseils de l’Inquisition était pour les accusés une précieuse garantie. Elle assurait, tout d’abord, une quasi-publicité à leur procès, et mettait en présence des juges religieux, revêtus d’un pouvoir discrétionnaire, des conseillers habitués aux procédures de droit commun et pouvant s’en inspirer, dans leurs avis, quand les juges ecclésiastiques s’en écartaient trop.
Notons, d’autre part, qu’au XIIIe et au XIVe siècle, souffla dans beaucoup de villes, en particulier dans le midi de la France, un vent d’anticléricalisme, si l’on entend par ce mot non pas de l’hostilité contre la religion, mais une certaine opposition à la domination du clergé. A Narbonne, à Carcassonne et à Albi, par exemple, les magistrats municipaux furent parfois en conflit avec l’Inquisition elle-même et dénoncèrent ses abus. A Narbonne, ce fut pour contrecarrer la puissance du chapitre métropolitain qu’au XIVe siècle, les consuls entravèrent la construction de la cathédrale, restée jusqu’à nos jours inachevée. Or ces prud’hommes laïques qui furent adjoints aux tribunaux inquisitoriaux appartenaient à cette bourgeoisie de légistes, à ces familles investies de charges municipales et ils en partageaient les sentiments ; en eux les inculpés trouvèrent souvent une faveur plus ou moins affirmée, mais réelle.
Aux preuves émanant des témoignages et des débats contradictoires, les inquisiteurs préféraient les aveux des prévenus. Pour les obtenir, dit M. Mollat, analysant la Practica de Bernard Gui, « ils promettaient la vie sauve, l’exemption de la prison et de l’exil à toute personne qui avouait spontanément ses fautes ».
Quand les promesses demeuraient sans effet, on recourait à la rigueur, c’est-à-dire à la torture.
Les adversaires de l’Église ont exploité violemment contre elle les tortures de l’Inquisition. C’est le plus souvent sous l’aspect de moines présidant aux supplices les plus affreux afin d’extorquer des aveux, qu’ils représentent les juges du Saint-Office. Pendant longtemps, ils montraient à Carcassonne la chambre dite de la question, avec toutes sortes de récits accompagnés d’exhibitions d’instruments barbares plus ou moins authentiques. Tenons-nous loin de toute exagération tendancieuse et laissons parler les faits.