Le même inquisiteur Henri Chamayou, qui semble avoir exercé particulièrement son zèle contre les morts, se disposait, en 1330, à commencer des procès contre 18 personnes de Narbonne et de Carcassonne décédées depuis longtemps. Les dépositions remontaient à 40 et 46 ans (1284-1290) ; les délits à 47 et même 62 ans. La procédure avait été commencée par les inquisiteurs Jean Galand et Guillaume de Saint-Seine et par l’évêque d’Albi, Bernard de Castanet, reprise, en 1309, par Geoffroy d’Ablis et, en 1320, par Jean de Beaune et jamais conduite à terme. Henri Chamayou voulut en finir et fit inviter les héritiers des défunts à présenter leur défense à partir du 17 septembre 1330 ; quelques jours après la Saint-Martin, l’instruction était terminée.

Sur les 18 accusés, il semblait prouvé que 15 avaient assisté à l’hérétication ou initiation d’autres Croyants et adoré les hérétiques et que trois avaient été eux-mêmes hérétiqués à leur lit de mort. Sur ce nombre on comptait cinq prêtres, trois femmes et un officier royal du château de Cabaret.

Leurs héritiers, apprenant les intentions de l’inquisiteur, se plaignirent amèrement au pape et lui remontrèrent le dommage qui résulterait pour eux de ces poursuites injustes, disaient-ils, et abusives. Jean XXII désira s’informer et, par la bulle du 18 décembre 1330, il ordonna de surseoir à toute poursuite contre les défunts non convaincus d’hérésie de leur vivant et de n’en entreprendre à l’avenir que sur l’avis favorable du Saint-Siège. En outre, il exigeait la remise intégrale des livres contenant les dépositions et la suite de l’instruction. (Vidal, op. cit., p. 158.)

Ces rigueurs inquisitoriales sont effrayantes et on s’explique que les ennemis de l’Église s’en soient emparés pour taxer de cruauté les tribunaux du Saint-Office. Mais la description qu’ils en font est incomplète et en cela injuste ; car ils s’en tiennent au texte de la loi pénale, sans se préoccuper de la manière dont elle était appliquée, et ils mettent en lumière tragique les exécutions sévères en taisant les mesures de mansuétude et de pardon. L’historien impartial, soucieux avant tout de la vérité, doit perpétuellement confronter la lettre des lois et leur application.

Une première question qui se pose c’est de savoir dans quelle proportion les différentes peines que nous avons énumérées, étaient infligées. Pour s’en rendre compte, Mgr. Douais a dressé le bilan, article par article, des condamnations qu’a portées, pendant la durée de ses fonctions, de 1308 à 1323, l’un des inquisiteurs les plus connus, celui qui a écrit le Manuel le plus pratique, pour ses collègues et ses successeurs, Bernard Gui. Au cours de 18 sermones generales, il prononça 930 sentences en 15 ans. Or voici comment elles se répartissent : 139 acquittements suivis de l’élargissement pur et simple : 132 impositions de croix, 9 pèlerinages en Terre Sainte, 143 services militaires en Terre Sainte, 307 emprisonnements effectifs, 17 emprisonnements platoniques, décrétés contre des défunts, 42 remises au bras séculier, 3 remises platoniques décrétées contre des défunts, 69 exhumations, 40 sentences de contumace, 2 dégradations, 2 expositions au pilori, 1 exil, 22 destructions de maisons, 1 talmud juif brûlé. Notez que beaucoup de ces pénalités pouvaient être cumulées.

Remarquons d’abord la rareté des condamnations à mort par le bras séculier : 42 en 15 ans, soit moins de 3 par an, en un temps où l’Inquisition fut particulièrement active, et 42 sur 960 procès, soit entre 4 ou 5 pour cent des prévenus. Au contraire, l’acquittement que certains historiens ont nié, est fréquent : 139 sur 960 procès soit un sur 6, et environ 18 pour cent. Les pénitences canoniques (275) n’étaient guère moins nombreuses que les emprisonnements et les peines afflictives (327).

Remarquons aussi que parfois l’Inquisition condamnait des crimes de droit commun soit parce qu’ils avaient été commis à l’occasion de l’hérésie, soit parce que leur énormité leur donnait l’apparence de sacrilèges. En 1324, à Pamiers, Pierre d’en Hugol, Pierre Peyre et plus tard Guillaume Gautier furent condamnés à la prison pour faux témoignage : ils s’étaient prêtés à une machination ourdie par Pierre de Gaillac, notaire de Tarascon, contre son confrère Guillaume Tron. Jaloux de ce dernier qui attirait tous les clients, Gaillac avait résolu de le charger du crime d’hérésie et Pierre d’en Hugol et Peyre lui avaient servi de faux témoins[23].

[23] Vidal, Le tribunal d’Inquisition de Pamiers, pp. 55-56.

Guillaume Agasse, chef de la léproserie de Lestang, fut condamné pour avoir empoisonné des fontaines et des puits ; Arnaud de Verniolle de Pamiers et Arnaud de Berdeilhac, pour avoir commis des crimes contre nature (ibid., pp. 127-128). Le 26 juin 1398, le pape d’Avignon Benoît XIII ordonnait à l’inquisiteur et à l’official de Besançon de poursuivre certains habitants de la paroisse de Morteau qui, sous le coup de censures ecclésiastiques, refusaient de s’amender et continuaient à commettre des adultères, des incestes et des crimes de stupre (Vidal, p. 469).

Sévères dans la teneur de la sentence, les peines inquisitoriales étaient souvent atténuées dans la pratique. Les prisonniers, même à vie, voyaient souvent s’adoucir leur captivité. Ils obtenaient parfois des vacances qu’ils allaient passer chez eux, sur la promesse qu’ils reviendraient au premier appel. « A Carcassonne, le 13 septembre 1250, l’évêque donnait à Alzais Sicre, emprisonnée pour hérésie, un congé jusqu’à la Toussaint avec permission d’aller partout où elle voudrait, en toute liberté, « quod possit esse extra carcerem ubicumque voluerit[24] ».