L’inquisiteur Bernard Gui, et après lui, Eymeric, dans leurs Manuels, proclamèrent le droit de l’inquisiteur de diminuer, atténuer, commuer et même remettre entièrement les peines des condamnés (Practica, 103). Les Actes de l’Inquisition nous en présentent de nombreux cas. Dès le milieu du XIIIe siècle, on commua en amendes au profit de la Croisade ou d’une œuvre pie la prison, le port de croix et autres signes d’infamie, les pèlerinages lointains. Tel fut le cas d’un certain Mathieu Ricard dispensé de croix à condition de payer une somme pour la construction du pont de Tonneins. De commutations de la prison en ports de croix ou en pèlerinages, on en relève deux à un sermo generalis de 1307 ; une à un sermo de 1310 ; trois en 1312, 56 en 1319, huit à un sermo generalis de Pamiers ; le tout dans le seul ressort de l’Inquisition toulousaine. Dans d’autres cas, le port des signes d’infamie était changé en visites à des églises ou en pèlerinages : 4 en 1300, 3 en 1310, 12 en 1312, 21 en 1319 pour la seule inquisition de Toulouse, 13 en 1322 à Pamiers (de Cauzons, II, p. 405). Le 3 septembre 1252, P. Brice de Montréal obtenait de l’Inquisition de Carcassonne la commutation de sa captivité en un pèlerinage en Terre Sainte. Le 27 juin 1256, c’est au contraire ce lointain pèlerinage qui était remplacé par une amende, le condamné pouvant difficilement voyager à cause de son âge, propter senectutem. Le 5 octobre 1251, un grand nombre d’habitants, de Preixan, Couffoulens, Cavanac, Cornèze, Leuc et Villefloure, aux environs de Carcassonne, obtinrent de remplacer le port de croix apparentes par des pèlerinages.

Malgré sa haine anticléricale, Lea reconnaît loyalement que « ce pouvoir d’atténuer les sentences était fréquemment exercé » ; et il en cite, à son tour, un certain nombre de cas. « En 1328, dit-il, par une seule sentence, 23 prisonniers de Carcassonne furent relâchés, leur pénitence étant commuée en ports de croix, pèlerinages et autres travaux. En 1329, une autre sentence de commutation, rendue à Carcassonne, remettait en liberté 10 pénitents, parmi lesquels la baronne de Montréal ». Après avoir cité d’autres cas empruntés aux sentences de Bernard Gui, Lea fait remarquer que « cette indulgence n’était pas particulière à l’Inquisition de Toulouse ».

Les papes engageaient les inquisiteurs dans cette voie, même lorsqu’ils les encourageaient à poursuivre l’hérésie. Innocent IV, celui qui autorisa l’emploi de la torture, permit, le 20 janvier 1245, aux inquisiteurs de la province dominicaine de Provence de commuer, du consentement des prélats, les pénitences infligées aux hérétiques ; le 9 décembre 1247, il donnait à l’archevêque d’Auch la faculté de commuer le port de croix ou la prison en pèlerinages en Terre Sainte. De Lyon, il mandait à l’évêque d’Albi, le 2 mars 1248, d’accorder la même faveur aux hérétiques emprisonnés, muro clausi, sur les terres de Philippe de Montfort et de son père. Un certain nombre d’habitants de Limoux condamnés pour hérésie, ayant imploré l’indulgence du pape, Innocent IV, ordonna aux juges de commuer leurs peines ; elles leur furent enlevées par les inquisiteurs qui se firent rappeler à l’ordre parce qu’ils avaient outrepassé les instructions reçues (1249). Les Registres d’Alexandre IV et de Clément IV portent plusieurs autres actes de commutation et d’adoucissement de peines, en faveur d’hérétiques condamnés.

Le Bullaire de l’Inquisition de France de M. Vidal nous en présente d’autres dus aux papes d’Avignon. Barthélemy Brugère, religieux de l’ordre de saint François, avait adhéré comme beaucoup de ses confrères à la secte des fraticelli et au schisme de l’antipape Pierre de Corbière. Dénoncé par deux frères Prêcheurs, il fut poursuivi par l’inquisiteur de Carcassonne Henri Chamayou et jugé le 9 septembre 1329, « in auta domus inquisitionis » en présence de 22 boni viri et condamné à la prison perpétuelle. Mais comme il accepta avec humilité et contrition son châtiment, l’inquisiteur commua sa captivité en pénitences canoniques, lui imposant de dire, pendant trois ans, chaque semaine, deux messes, l’une en l’honneur du Saint-Esprit, l’autre en l’honneur de la Sainte-Vierge. Aussitôt après, Brugère adressa au pape Benoît XII une supplique, demandant sa réintégration dans l’ordre franciscain et le pape non seulement la lui accorda par une bulle du 11 avril 1335, mais encore lui fit espérer que s’il s’acquittait fidèlement de sa pénitence canonique, pendant deux ans, elle lui serait enlevée (p. 220).

Ce dernier cas nous montre que les peines de l’Inquisition pouvaient être non seulement atténuées mais totalement remises. Elles étaient parfois la récompense d’une action dont l’Inquisition savait gré au condamné. Bernard Gui nous dit lui-même qu’il fit grâce de la confiscation des biens, du port des croix, et de la prison à un hérétique et à sa femme qui avaient procuré l’arrestation de trois autres hérétiques, à un condamné qui avait dénoncé un complot contre l’Inquisiteur, enfin à un prisonnier qui, en criant la nuit, avait empêché une évasion[26].

[26] Douais. L’Inquisition, p. 229.

Les Manuels des inquisiteurs avaient des formules de remises de peines, ce qui semble indiquer qu’on en accordait souvent ; en voici une tirée de la Practica de Bernard Gui : « Par grâce spéciale nous absolvons et amnistions telle personne de tel pays, ses biens présents et futurs devant revenir à ses héritiers, de tout pèlerinage, visite d’églises à elle imposés comme pénitence, pour crime d’hérésie, et de toutes les peines spécifiées dans la lettre de pénitence et en particulier de celle qui la rend inapte aux fonctions publiques. » (Practica, p. 56.) Une autre formule vise uniquement ce dernier cas, et permet à des descendants d’hérétiques condamnés « uti officio consulatus, si ad illud electus fuerit vel vocatus, et tenere bajulias et administrationes alias et quaecumque officia publica exercere. »

Les papes firent souvent remise de peines inquisitoriales. Le 24 juin 1245, par exemple, Innocent IV ordonnait aux inquisiteurs Guillaume Durand et Pierre Raymond d’absoudre Guillaume Fort, bourgeois de Pamiers, et le 5 août 1249, il ordonna à l’évêque d’Albi de réintégrer dans la communion de l’Église Jean Fenassa d’Albi et Arsinde sa femme, condamnés par l’inquisiteur Ferrier. Le 24 décembre 1248, il faisait mettre en liberté des hérétiques dont il estimait le châtiment suffisant. Le 25 mai 1248, il ordonnait à l’évêque de Lérida de proclamer l’amnistie pour tout hérétique qui voudrait rentrer dans le giron de l’Église, pourvu qu’il fît abjuration publique et donnât des garanties suffisantes de « fidélité pour l’avenir »[27].

[27] Élie Berger. Les Registres d’Innocent IV, no 3904.

Dans un passage de son livre intitulé Mansuétude du Saint-Siège (II, p. 290) Lea, traduit par M. Salomon Reinach, cite de même la décision par laquelle, en février 1286, « Honorius IV relevait les habitants de la Toscane, individuellement et collectivement, des pénalités encourues pour hérésie ainsi que de toutes les incapacités édictées par Frédéric II contre les hérétiques. » « Il semble, ajoute Lea, que cet extraordinaire privilège ait été respecté pendant un certain temps. »