L’un des châtiments de l’Inquisition qui semble le plus injuste c’est celui qui, punissant les enfants et les petits-enfants pour les fautes de leur aïeul ou de leur père, les frappait d’incapacité ecclésiastique et civile et de mort civile. Il faut ajouter que beaucoup en furent relevés par des dispenses des inquisiteurs et des papes. Voici quelques exemples de ces réhabilitations. Le 25 avril 1326, Jean XXII déclara le dominicain Guillaume Garric apte à enseigner, prêcher, confesser, être élu à toutes les autres fonctions comme les autres religieux de l’ordre, bien que la mémoire de son grand-père et de sa grand-mère eût été condamnée dans un procès posthume[28]. Semblable dispense était accordée, le 31 juillet 1329, pour la même raison, à un dominicain de Carcassonne, Guillaume Peyre[29]. Le 19 décembre 1330, deux frères et leur cousin, tous trois religieux, Trinitaires à Limoux, appartenant à la famille Embry, de cette ville, qui avait compté en son sein, au siècle précédent, des hérétiques zélés, condamnés par l’Inquisition, étaient de même réhabilités. Des dispenses pontificales semblables, rendaient des laïques, descendants d’hérétiques, aptes à toutes les charges et fonctions publiques ; une d’elles était accordée, le 25 juin 1352, par l’intermédiaire de l’archevêque de Narbonne à Raymond de Tournissan.

[28] Vidal. Bullaire de l’Inquisition de France, 115.

[29] Ibidem, 140.

Il y a d’ailleurs un cas de ce genre qui est assez célèbre pour qu’il nous dispense d’en citer encore d’autres. C’est celui du fameux légiste Guillaume de Nogaret. Il était petit-fils d’un Cathare des environs de Toulouse ; ce qui ne l’empêcha pas d’être professeur de droit à l’Université de Montpellier, juge mage de la sénéchaussée de Beaucaire, membre de la Cour du roi ; de faire fonction de chancelier ; d’être l’âme damnée de Philippe le Bel dans l’affaire d’Ansagni et dans le procès des Templiers ; et de posséder dans le Bas-Languedoc d’importantes seigneuries que lui procura la faveur du roi telles que Calvisson, Tancarlet et Marsillargues.

CHAPITRE IV
L’INQUISITION EN FRANCE ET DANS LE MONDE CHRÉTIEN AU XIIIe SIÈCLE
CATHARES ET VAUDOIS

Sommaire. — L’hérésie cathare dans le Nord de la France. — Établissement de l’Inquisition en France, en Aragon et Castille, en Italie. — Saint Pierre martyr. — L’Inquisition dans l’Empire germanique. — Les Vaudois ; leurs doctrines, leur organisation. — L’Inquisition en Dauphiné. — L’inquisiteur François Borrel. — L’Inquisition en Corse.

L’organisation que nous venons de décrire n’était pas spéciale à l’Inquisition du Midi de la France ; elle fut étendue à tous les tribunaux inquisitoriaux qui, au cours du XIIIe siècle, s’établirent dans la plupart des nations chrétiennes.

Les hérésies cathare et vaudoise n’étaient pas en effet cantonnées dans les états du comte de Toulouse et plus particulièrement dans le pays albigeois dont elles finirent par tirer leur nom le plus connu. Les mesures prises contre elles par Robert le Pieux et Philippe-Auguste dans la France du Nord, Henri II en Angleterre, Frédéric Barberousse en Allemagne, les papes Alexandre III, Lucius III et Innocent III dans la chrétienté tout entière nous prouvent bien que, dès le XIIe siècle, et même avant, le néo-manichéisme et les autres hérésies plus ou moins apparentées à lui s’étaient répandues, non seulement dans l’Occitanie, mais aussi dans tout le monde chrétien.

Il est donc naturel que l’Église et le pouvoir civil, pour les poursuivre partout, aient institué, dans la plupart des nations, des tribunaux inquisitoriaux ressemblant, par leur organisation et leur procédure, à ceux que nous venons de décrire.

De 1108 à 1125, un certain Tanchelm propageait le néo-manichéisme dans la Nouvelle-Zélande, à Anvers et en Flandre, et à ses prédications se joignait une action politique et sociale. « Il faisait porter devant lui une bannière et un glaive, symboles de la puissance temporelle, et pour prouver qu’elle lui était conférée par Dieu, il leva une armée de 3.000 hommes qui appuya ses arguments par la violence. Marchant à sa tête, revêtu d’un manteau royal et le front ceint de la couronne, il s’empara de force de Bruges et s’établit en maître à Anvers. Après avoir déclaré que les églises devaient être réputées des lieux de débauche ecclesias Dei lupanaria esse reputandas, il les faisait profaner par ses partisans. Il empêchait par la force la levée des dîmes et faisait mettre à mort quiconque lui résistait : « resistentes sibi caedibus saeviebat », dit de lui le chroniqueur Sigebert de Gembloux[30].