Dans son Histoire de l’Inquisition, à tendances hostiles au catholicisme, Lea fait remarquer que les forces cathares et gibelines coalisées déchaînaient, en de nombreux pays, la guerre civile et sociale. En 1204, elles soulevaient Plaisance contre l’évêque qui était exilé avec son clergé. Ces derniers s’étant réfugiés à Crémone, la haine des sectaires les y poursuivit : elle souleva contre eux les Patarins qui expulsèrent, avec les réfugiés de Plaisance, l’évêque de Crémone et nombre de ses partisans. Ce ne fut qu’en 1207 que les catholiques de Plaisance purent rentrer dans leur cité et rétablir leur culte.

Les hérétiques étaient si puissants que certains pessimistes annonçaient que l’Église finirait par périr sous leurs coups. Dans son commentaire de l’Apocalypse, Joachim de Flore voyait dans les hérétiques les sauterelles armées du venin des scorpions surgissant, au son de la cinquième trompette, du fond de l’abîme. Il trouvait inutile toute résistance contre eux, surtout depuis qu’en 1195, ils étaient entrés en négociations avec les Sarrasins.

La puissance et le fanatisme de ces hérétiques italiens furent encore renforcés lorsque, vaincus chez eux par la Croisade de Simon de Montfort, les Albigeois vinrent se réfugier en masse dans l’Italie du Nord, tout en gardant des relations occultes avec ceux de leurs frères qui étaient demeurés dans leurs pays. Un complot permanent contre l’Église unissait les hérétiques d’Italie et ceux du Midi de la France.

Rien de plus suggestif, à ce sujet, que les réponses que fit, vers 1277, aux inquisiteurs, un de leurs prisonniers, Pierre de Beauville, d’Avignonet. Au lendemain du meurtre des Inquisiteurs toulousains, tués à Avignonet par des hérétiques cathares, avec la complicité probable du comte de Toulouse Raymond VII, Pierre de Beauville, se sachant suspect, se réfugia en Lombardie sur le conseil d’un serviteur du comte de Toulouse. Il alla à Cuneo où il demeura sept ans ; il fréquentait un atelier de corroyeurs que dirigeaient ouvertement un Toulousain réfugié Arnaud Poirier de Burgueto-Novo, et sa femme Béatrice, tous deux Croyants. Il y rencontra d’autres réfugiés Raymond de Baux, qui était venu de Toulouse, et Raymond Imbert de Moissac. Dans la ville, il trouva un drapier de Toulouse, Arnaud de Frezonis, Barthélemy Boyer, de la rue des Avocats de Toulouse, et beaucoup d’autres hérétiques du Lauraguais et du Carcassès.

Après ce séjour de sept ans à Cuneo, il passa à Plaisance où il vécut cinq ans avec des réfugiés de Saint-Paul Cadajous, puis à Crémone, où résidaient l’évêque des hérétiques de Toulouse et des réfugiés de Lanta, Goderville, Dreuille, Issel, Fanjeaux, Saint-Martin-la-Lande et Toulouse. Il se transporta ensuite à Pavie où il vécut 14 ans, y rencontrant aussi de nombreux réfugiés du Midi de la France et avec eux, un diacre des hérétiques de Catalogne, Philippe. Après un séjour à Alexandrie, à San-Quirico, près de Gênes, et en d’autres lieux, il eut sans doute la nostalgie de la patrie qu’il avait quittée quarante ans auparavant ; il revint à Avignon mais pour se faire prendre par l’Inquisition. Au cours de l’interrogatoire où il raconta son odyssée, il donna les noms d’au moins cent languedociens hérétiques, réfugiés en Italie, avec lesquels il s’était trouvé en rapports personnels[33]. Ce mouvement d’émigration se continua pendant tout le XIIIe siècle ; car la collection Doat nous donne des récits de voyages semblables à celui que nous venons de résumer et datés de 1271 et 1277.

[33] Bibliothèque nationale, fonds Doat XXV fo 297 et suiv.

Dans ces régions où l’hérésie, ayant le plus souvent la faveur des pouvoirs publics, se pratiquait publiquement et même lançait de violentes attaques contre les catholiques, on s’explique la forte organisation qui fut donnée par l’Église à l’Inquisition ; entre elle et les hérétiques ce fut une guerre à mort. Dès 1224, le pape Honorius III confia aux évêques de Brescia, de Modène et de Rimini le soin d’organiser la poursuite de l’hérésie. En 1228, Geoffroi, cardinal de Saint-Marc et légat du Saint-Siège en Lombardie, rendait obligatoires les lois qui ordonnaient la mise à mort par l’autorité civile des hérétiques que le tribunal ecclésiastique livrait au bras séculier. En Italie, comme ailleurs, Grégoire IX confiait la direction de l’Inquisition aux Prêcheurs et aux Mineurs ; il nommait, en 1232, Albéric, inquisiteur de Lombardie ; en 1233, Pierre de Vérone, inquisiteur de Milan et inquisiteurs de Florence, Aldobrandino Cavalcante, en 1231, et Ruggiero Calcagni en 1244 ; ils étaient tous dominicains.

Ces inquisiteurs furent munis de pouvoirs étendus ; outre ceux qu’ils reçurent du pape, comme leurs collègues des autres pays, ils furent soutenus par la législation très sévère qu’édicta contre les hérétiques l’empereur Frédéric II. Coup sur coup, furent promulgués, en 1231 et 1232, une loi impériale qui rendait exécutoire en Italie, comme en Allemagne, les mesures prises à Toulouse, en 1229, par le cardinal de Saint-Ange ; un édit publié à Amalfi déclarant l’hérésie crime de lèse-majesté, ce qui comportait la peine de mort ; enfin l’ordonnance de Ravenne qui étendait à tout l’empire l’édit d’Amalfi.

Plusieurs principautés et républiques municipales de l’Italie édictèrent aussi des lois particulières contre l’hérésie, et veillèrent à l’exécution de celles du Saint-Siège et de l’Empire. C’est ce que fit, à Rome, en 1231, le sénateur Annibaldi, gouverneur de la commune sous l’autorité du pape.

Rigoureuse, l’Inquisition fut combattue avec la dernière violence par l’hérésie puissamment organisée et disposant, comme nous l’avons vu, de forces considérables dans les masses populaires et la riche bourgeoisie gibeline et de la faveur de nombreux seigneurs. L’un des tyrans les plus redoutés de l’Italie, Ezzelin de Romano (mort en 1259) est présenté par les chroniqueurs de son temps comme un ennemi acharné de l’Église et un protecteur des Cathares : « inimicus ecclesiae, haereticorum refugium ; a fide catholica penitus alienus, ob hoc sicut perfidus haereticus ab ecclesia damnatus. » Or il possédait Vérone, Padoue, Vicence, Trévise, Feltre, Trente et Brescia.