La position des inquisiteurs fut souvent critique et les Prêcheurs payèrent parfois fort cher la mission qu’ils avaient spécialement reçue de poursuivre l’hérésie. L’un d’eux, Pierre de Vérone, fut assassiné comme le furent vers le même temps, sur les terres du comte de Toulouse, les inquisiteurs d’Avignonet ; il fut aussitôt canonisé et l’Église l’honore sous le nom de Saint Pierre martyr.
En 1279, l’Inquisition avait fait plusieurs exécutions à Parme ; la femme de l’aubergiste Ubertino Bianco, Tedesca, avait été brûlée, en même temps qu’une grande dame dont elle avait été la servante, Oliva de Fredulfi. Le menu peuple (popolani) qui était, sans doute, attaché à l’aubergiste, envahit le couvent dominicain où résidait l’inquisiteur, le saccagea, mit à mort un vieux frère, Jacques Ferrari, et à mal plusieurs autres. Les Prêcheurs durent quitter la ville sur laquelle le Pape lança l’interdit ; ils n’y rentrèrent que huit ans plus tard (1287), après de longues négociations[34].
[34] Muratori. Rerum italicarum scriptores, IX, 9, p. 35 (Chronicon Parmense).
Pour contrebalancer la force hérétique capable de provoquer de pareils soulèvements, l’Inquisition organisa des sociétés politiques et religieuses décidées à défendre à main armée l’orthodoxie. A Plaisance, entre 1260 et 1270, un de ces groupements, la société du Saint-Esprit, avait pour siège la maison de l’Inquisition, preuve évidente des relations étroites qu’il entretenait avec elle. Dans cette même ville et dans les environs se créa la Compagnie de la Croix pour tenir tête au chef du parti gibelin, Uberto Pelavicino, fauteur d’hérésie. Vers 1240, les dominicains de Bologne fondèrent, dans cette ville, la Société de Sainte-Marie et de Saint-Dominique contre les Patarins et les Sodomites. A Milan, l’inquisiteur Pierre de Vérone avait créé la Société des défenseurs de la foi dont Grégoire IX faisait un bel éloge en 1234. Le même pape louait de même les Frères de la Milice de Jésus-Christ de Parme et, comme il le faisait dans une lettre adressée à Jourdain de Saxe, général des dominicains, on peut supposer que les inquisiteurs dominicains n’étaient étrangers ni à la création ni à la marche de cette société. En 1261, se fondait une ligue catholique entre plusieurs seigneurs de Bologne, de Parme et de Reggio ; c’était le membre d’une famille entièrement dévouée aux dominicains depuis quarante ans, Lotteringo d’Andaló, qui en avait pris l’initiative.
Avec de tels appuis les Inquisiteurs purent poursuivre leur œuvre difficile. En 1273, ils osèrent s’attaquer à l’une des citadelles de l’hérésie, Sermione, près de Vérone. Là résidait un évêque cathare, Laurent, entouré d’un grand nombre de réfugiés de Bourgogne, de France et de Piémont. L’Inquisiteur, frère Tinnidio, évêque de Vérone, s’appuyant sur le podestat de la ville Andaló degli Andaló, fit arrêter un hérétique de Sermione qui lui échappa, ce qui amena une grande effervescence dans le pays. Il organisa contre Sermione une expédition militaire qui fut conduite par Albert della Scala, chef de l’illustre famille véronaise des Scaliger, et à laquelle il prit part en personne avec son auxiliaire dans l’œuvre de l’Inquisition, fra Filippo Bonaccorsi. La guerre se termina par la défaite des hérétiques ; 200 d’entre eux furent brûlés le 13 février 1278, dans les Arènes de Vérone. Ce fut l’une des plus cruelles exécutions de l’Inquisition italienne.
Il est probable que d’autres interventions armées contre le repaire hérétique de Sermione durent se produire dans la suite ; car le 27 juin 1289 — onze ans après — le pape Nicolas IV félicitait les Scaliger de la conquête de Sermione[35].
[35] Cipolla. Nuove notizie sugli eretici Veronesi (1273-1310), p. 9.
Les hérétiques étaient puissants, même dans les États de l’Église et l’Inquisition dut les y poursuivre. A Orvieto, par exemple, ils avaient à leur tête Tosti ; dès 1249, l’inquisiteur Roger condamnait comme hérétiques Christophe et Barthélemy de Ranuccio, membres de cette famille. Vingt ans plus tard, leurs descendants furent l’objet d’une semblable condamnation ; leurs demeures et les tours qui les défendaient furent rasées à la suite d’une série de sentences des 14, 20 et 30 mai, des 20 et 26 juillet, du 13 août, enfin du 22 janvier 1269, rendues par les inquisiteurs dominicains contre Ranuccio, Christophe, Rainier de Stradigittostesso, Rainier di Bartolomeo, et plusieurs de leurs cousins dont une femme, donna Tafura de Tosti[36].
[36] Le texte de ces condamnations a été publié par Theiner. Codex diplomaticus Sanctae Sedis.
Les inquisiteurs surveillaient les allées et venues des réfugiés qui leur étaient signalés des pays d’où ils venaient. Vers 1264, un certain Raymond Baussan, originaire de Laurac (près Castelnaudary), se rendit de Plaisance, où il avait d’abord émigré, dans les Pouilles « in quadam bastida que vocatur Lagarda-Lombart. » Il y vit l’évêque des hérétiques de Toulouse qui l’invita à dîner ; il descendit chez deux Cathares qu’il « adora », Pons Boyer de Saint-Rome, diocèse de Toulouse, et Raymond d’Andorre, et il s’y rencontra avec d’autres réfugiés de la région de Toulouse, en particulier Guiraud Unaud et Mathieu de Cerveria. Mais le roi Manfred les chassa, à la demande des inquisiteurs de Toulouse et du roi d’Aragon qui lui avaient dénoncé leur hérésie et leur présence[37].