[37] Doellinger. Beitraege zur Sektengeschichte des Mittelalters, tome II.
Manfred, roi de Sicile, qui proscrivait ainsi les hérétiques à la demande de l’Inquisition, était lui-même, au même moment, en lutte avec l’Église et excommunié par elle. Le pape Urbain IV cherchait à lui opposer un concurrent ; cette opération fut menée à bonne fin par son successeur, Clément IV, qui dressa Charles d’Anjou contre Manfred et elle fut consommée lorsque, vainqueur à Tagliacozzo, Charles fit tomber sous la hache du bourreau la tête de Conradin, fils de Manfred.
Excommunié par l’Église, pendant une grande partie de son règne, le père de Manfred, l’empereur Frédéric II, avait poursuivi avec une extrême rigueur les hérétiques, en parfait accord avec l’Inquisition ; ce qui semble indiquer qu’il obéissait moins au fanatisme religieux et à un sentiment de dévouement au Saint-Siège, qu’à des raisons d’ordre politique et social. Dans les hérétiques il poursuivait moins des adversaires du catholicisme que des révolutionnaires qui, par leur doctrine et leur action, menaçaient l’ordre établi comme devaient le faire plus tard, toujours en Allemagne, à la suite des prédications de Luther, les anabaptistes de Munzer.
Les empereurs du XIIe siècle avaient déjà montré une grande sévérité contre l’hérésie et nous avons vu, plus haut, la grande part qu’ils prirent aux mesures qu’édictèrent les papes contre elle, en particulier à la grande assemblée de Vérone.
Dès son avènement, Frédéric II suivit l’exemple de ses prédécesseurs. Dans sa bulle d’or d’Egra (12 juillet 1213), il promit au pape Innocent III, alors son protecteur, son concours le plus absolu pour l’extirper entièrement de ses états : « super eradicando autem haereticae pravitatis errore auxilium dabimus et operam efficacem. » Le jour de son couronnement (22 novembre 1220), il publia une Constitution dont les articles 5 et 6 étaient dirigés contre les hérétiques Cathares, Patarins, Spéronistes, Léonistes, Arnaldistes et Circoncis, renouvelant contre eux les mesures édictées par Alexandre III, par Lucius III à Vérone et par Innocent III au récent concile universel de Latran. Il ordonna à l’Université de Bologne d’expliquer cette constitution dans ses cours de droit. Quatre ans plus tard, en mars 1224, il publia, pour toute la Lombardie, une ordonnance frappant de la peine de mort les hérétiques, au nom du droit civil comme au nom du droit ecclésiastique, « utriusque juris auctoritate muniti », et de la plénitude de son pouvoir, parce que, disait-il, le Seigneur, en lui donnant la couronne impériale, l’avait établi gardien du corps de l’Église avec l’obligation de le préserver de la contamination des brebis galeuses.
Les expressions que nous avons soulignées prouvent bien que, pour Frédéric II, la répression de l’hérésie était une attribution, un devoir même de la fonction impériale et d’ordre politique autant que religieux. Il développa lui-même cette considération dans une lettre qu’il adressa au pape Grégoire IX. « L’Église, lui disait-il, est déchirée intérieurement par de faux frères, comme par des vices cachés, et extérieurement par les attaques des rébellions politiques qui font des blessures visibles. A ces deux maux la Providence céleste a appliqué non pas deux remèdes mais un seul sous une double forme : l’onguent du ministère sacerdotal servant à guérir spirituellement les vices intérieurs des faux frères, vices qui souillent l’âme dans sa noble essence ; et la puissance du glaive impérial qui doit percer avec sa pointe les blessures extérieurement gonflées et, en abattant les ennemis publics, supprimer matériellement avec le tranchant ce qui est pourri et desséché.
« Tel est vraiment, Très Saint Père, le remède unique, quoique double, de notre infirmité ; et bien que ces deux choses, le Sacerdoce et le Saint-Empire, paraissent distinctes dans les termes qui servent à les désigner, elles ont réellement la même signification en vertu de leur même origine ; car toutes deux sont, dès le principe, instituées par la puissance divine…
« C’est donc à nous deux qui ne faisons qu’un et qui croyons assurément de même, qu’il appartient d’assurer de concert le salut de la foi, de restaurer les droits de l’Église aussi bien que ceux de l’Empire en aiguisant contre les destructeurs de la foi et les rebelles de l’Empire les glaives qui nous sont confiés. »
Ce qui ressort de cette lettre c’est que c’est moins comme mandataire de l’Église que comme représentant direct de Dieu que l’Empereur « de la plénitude de sa puissance » réprimait l’hérésie au for extérieur, le for intérieur étant seul réservé au Pape. On comprend, dès lors, que même en conflit avec le Saint-Siège, même excommunié, il ait exercé contre l’hérésie une œuvre de répression inhérente à la dignité et à la fonction impériales.
Ce fut le dominicain Conrad de Marbourg qui fut chargé d’appliquer en Allemagne les ordonnances impériales et les constitutions pontificales qui avaient créé l’Inquisition et en précisaient la marche ; il se montra fort rigoureux.