« 6o La succession n’est pas un titre suffisant pour légitimer une vraie puissance, s’il ne s’y joint la charité.

« 7o Toute personne en état habituel de péché mortel ne saurait exercer un pouvoir légitime.

« 8o Dans le cas où la patrie serait ravagée et dévastée, même par les barbares, mieux vaudrait tout souffrir humblement que de repousser avec courage l’agression.

« 9o Dieu exige du pouvoir civil la justice ; aussi quiconque est en état de péché mortel n’est maître de rien. »

Il n’est pas nécessaire d’examiner longuement ces propositions pour leur découvrir un caractère d’anarchisme mystique. D’après Wicklef, le pouvoir n’est qu’une communication faite par Dieu à l’homme de son pouvoir suprême ; or Dieu ne se communiquant qu’à ceux qui sont en état de grâce, quiconque est en état de péché mortel ne saurait entrer en communication avec Dieu, et partant, exercer une autorité légitime. Usurpateur en conséquence quiconque, en vertu des prétendues lois de succession, du consentement populaire, de la possession même, prétend gouverner sans la grâce de Dieu ! C’est un devoir pour tout fidèle de se dresser contre lui et de détruire une tyrannie d’autant plus odieuse qu’elle s’attaque à Dieu lui-même.

Sans doute, les théologiens de la théocratie avaient prêché aux siècles du Moyen-Age une doctrine qui peut être, par un certain côté, comparée à celle de Wicklef. D’après eux, l’orthodoxie la plus rigoureuse devait être exigée de tout détenteur du pouvoir et le prince qui se mettait en opposition ouverte avec l’Église, était, par ce fait même, privé de toute autorité. La déchéance du prince était la conséquence logique et immédiate de son excommunication ; et ainsi, si d’après Wicklef, il ne pouvait y avoir d’autorité légitime sans état de grâce, d’après Grégoire VII il n’y avait pas de pouvoir sans l’orthodoxie.

La ressemblance entre ces deux doctrines est toute superficielle. Ce qui les distingue profondément, c’est que la doctrine théocratique désigne le tribunal qui jugera les détenteurs de l’autorité, prévenus d’hérésie et, à ce titre, passibles de déposition, comme aussi la procédure qui précisera le crime dont la punition sera la déchéance. On peut trouver excessives ces prétentions, mais comme loin de détruire l’autorité, elles se contentent de la déplacer, en la centralisant aux mains du pape, on ne saurait les accuser d’anarchisme.

Dans la théorie de Wicklef au contraire, le vice qui détruit l’autorité n’est pas évident, car le péché mortel n’est pas un acte aussi caractérisé qu’une rébellion ouverte contre l’Église. Le prince peut en commettre dans sa vie privée, en secret, au sein même de sa conscience ; sa faute sera connue tantôt de lui seul, tantôt de ses familiers les plus intimes, tantôt d’un nombre plus ou moins grand de ses sujets ; elle aura ainsi une publicité très variable. Mais surtout, qui pourra dire, d’une manière certaine, si le péché est mortel. L’intention aggrave une faute, en apparence légère, ou atténue un péché en apparence mortel. Quel homme peut scruter les consciences au point de pouvoir deviner avec certitude chez le prince le péché mortel qui doit être suivi du retrait d’obéissance ? En toute logique, Dieu seul pourrait le faire, or Wicklef en reconnaît le droit à chacun ! C’est la révolte à tout propos, le signal de la révolte donné par le premier venu, à propos de n’importe quel acte, que Wicklef prône dans ces propositions extraites de ses œuvres. S’il ne nie pas l’existence théorique de l’autorité, en pratique, il en rend l’exercice impossible, et l’anarchisme est la conséquence nécessaire de ses erreurs théologiques.

Le communisme s’en dégage aussi avec une non moins forte logique. On peut résumer en deux propositions les idées de Wicklef sur la propriété : 1o sans l’état de grâce, la propriété c’est le vol ; 2o l’état de grâce donne droit à la propriété. Or ces deux propositions justifient toutes les convoitises et toutes les spoliations. A une dénonciation intéressée qui lui était faite contre un fonctionnaire accusé de carlisme[45], Louis-Philippe répondit finement que le fonctionnaire carliste était celui dont un autre convoitait la place. Ne pouvait-on pas dire, avec encore plus de raison, que le jour où le système de Wicklef aurait force de loi, les propriétaires dont on convoiterait les biens — c’est-à-dire tous — seraient immédiatement réputés en état de péché mortel ; ce serait l’anarchie dans la propriété. Et que signifie ce droit de propriété conféré par la grâce sinon le droit de chacun à la propriété ? car enfin, si les consciences sont plus fortement inclinées au mal qu’au bien, il n’est cependant pas interdit à personne d’atteindre, pour un temps plus ou moins long, l’état de grâce, c’est-à-dire le droit à la propriété et pour ménager à chacun l’accès à la propriété, le jour où la pureté de sa conscience le lui permettrait, il n’y aurait qu’un moyen, l’établissement du communisme.

[45] C’est-à-dire partisan de la restauration de Charles X.