Wicklef n’a pas reculé d’ailleurs devant ces conclusions et dans son traité sur le pouvoir civil (De civili dominio), il a formulé ce théorème collectiviste : « Tous les biens de Dieu doivent être communs et je le prouve ainsi. Tout homme doit être en état de grâce, et s’il y est, il est le maître de la terre et de tout ce qu’elle contient.

« Or cela ne pourrait pas s’accorder avec la multiplicité de la race humaine si les biens ne devaient pas être communs ; donc ils doivent l’être. »

Enfin l’idée de patrie était rejetée par Wicklef et par ses disciples ; car recommander une attitude toujours passive devant les attaques de l’ennemi, condamner le défenseur de son pays, voir en lui un coupable, n’est-ce pas rendre toute patrie impossible ? N’est-ce pas nier les devoirs que la patrie nous impose ; n’est-ce pas même les transformer en crimes ? Et voilà comment nous trouvons dans l’âme de ce prédicateur anglais du XIVe siècle les idées utopiques et antipatriotiques d’un Tolstoï, propagées par les socialistes et les anarchistes modernes. Ainsi anarchiste, communiste, « sans-patrie » apparut le système de Wicklef au Concile de Constance qui le condamna et à l’Inquisition qui en poursuivit les propagateurs.

Ces doctrines sortirent de la spéculation pure et donnèrent naissance à de graves troubles sociaux. En Angleterre, les Lollards se soulevèrent, saccageant les comtés d’Essex, de Kent, de Suffolk et de Norfolk, ouvrant les portes des prisons, massacrant les hommes d’Église, de loi et de finances. Le 13 juin 1381, jour de la fête du Saint-Sacrement, ils entrèrent à Londres et le lendemain, ils tuèrent l’archevêque de Cantorbéry et le grand prieur de Saint-Jean de Jérusalem, dont les têtes furent promenées, au bout de piques, dans toute la ville. Que Wicklef ait été sinon l’instigateur direct de ces atrocités, du moins l’inspirateur de ceux qui les commettaient, c’est ce qu’il est difficile de nier. Les Lollards et en particulier leurs chefs Wat-Tyler et John Bull se réclamaient de lui ; dans la suite, l’opinion publique fit remonter jusqu’à ses prédications la responsabilité de ces violences ; enfin il est impossible de ne pas reconnaître une étroite relation entre ses déclarations contre l’Église, sa richesse et son autorité temporelle et ces excès contre les clercs, les prélats, les financiers et les magistrats.

Jean Huss fut toujours présenté comme le disciple de Wicklef et son continuateur ; leurs contemporains n’ont pas établi de différence entre eux et c’est ensemble qu’ils furent condamnés par le concile de Constance. Cette étroite solidarité de ces deux hérétiques a été nettement affirmée par l’historien français qui a le mieux étudié Jean Huss et les hussites, Ernest Denis. Or tout en insistant de préférence sur les erreurs théologiques de Huss, les Pères de Constance ont marqué qu’elles étaient séditieuses et prêchaient la révolte au nom de la grâce ; ils en tirèrent cette proposition qui est du pur wickléfisme. « Tout homme en état de péché n’est ni prince temporel, ni prélat, ni évêque, Nullus est dominus civilis, nullus est praelatus, nullus est episcopus. »

Le concile ne la lui prêtait pas à tort, car plus tard, Æneas Silvius Piccolomini la retrouvait chez les Hussites. D’après eux, écrivait-il, quiconque était coupable de péché mortel devenait incapable de remplir n’importe quelle fonction civile ou ecclésiastique, et dans ce cas, la révolte contre lui était « le plus sacré des devoirs. »

Comme celles de Wicklef, les doctrines de Jean Huss devaient déchaîner le désordre et la guerre civile. En les condamnant avant le concile de Constance, l’Université de Paris avait prédit que cette « hérésie pernicieuse, féconde en lamentables crimes, ne pouvait qu’entraîner les peuples à l’insoumission et à la révolte et finirait par attirer sur le pays, assez malheureux pour les accueillir, la malédiction de Cham. »

Cette prédiction se réalisa à la lettre puisque, pendant une grande partie du XVe siècle, la Bohême fut ravagée par la guerre des Hussites. D’après les historiens anticatholiques, cette guerre avait été allumée par le bûcher qui consuma, à Constance, Jean Huss et Jérôme de Prague, malgré le sauf-conduit que leur avait donné le roi des Romains, Sigismond. D’autres attribuent, avec plus de raison, une cause politique à ces luttes ; ils y voient des aspirations slaves identifiées avec l’hérésie, contre le germanisme catholique. Mais il ne faut pas oublier tout ce qu’il y avait de socialiste et de communiste dans les revendications hussites ; et à ce point de vue, le mouvement révolutionnaire de Bohême, au XVe siècle, procédait directement des doctrines de Jean Huss et de Wicklef, syncrétisme de tout ce qu’il y avait d’antisocial dans les systèmes des Spirituels, des Bégards, des Vaudois et des Cathares.

Dans sa belle Histoire du peuple allemand, Janssen met en évidence cette vérité : « Par une adresse au Conseil de Prague, raconte-t-il, une fraction du parti hussite propose l’adoption de douze articles principaux. Ces articles réclament l’abolition de tous droits contraires aux commandements de Dieu. L’abrogation du droit existant était le premier pas à faire vers le but que l’on voulait atteindre : le libre usage des eaux, forêts et pâturages pour tous. Dans l’administration de la justice, tout devait être basé sur le droit divin. Les hommes étaient frères ; nul ne devait être soumis à qui que ce fût. D’autres voulaient la communauté des biens : personne ne devait plus posséder une propriété particulière. Celui qui gardait un bien pour lui seul était en état de péché mortel. »

Légat en Bohême, le cardinal Branda insistait, en 1424, sur le caractère antisocial des aspirations hussites : « La plupart de ces hérétiques, dit-il, veulent la communauté des biens et soutiennent qu’on ne doit aux autorités ni tribut, ni obéissance. Or par ces principes toute civilisation est détruite. Les Hussites regardent comme non avenus les droits divins et humains et ne songent qu’à s’en débarrasser par la violence. Les choses iront si loin que ni rois ni princes, dans les royaumes ou principautés, ni bourgeois dans leurs villes, ni particuliers dans leurs propres maisons, ne seront plus en sûreté ; car cette abominable secte ne s’en prend pas seulement à la foi et à l’Église ; dirigée par Satan, elle déclara la guerre à l’humanité tout entière dont elle attaque et renverse tous les droits. » Et il concluait en disant que le salut de la société humaine, conservatio societatis humanae, était intéressé autant que l’Église à la défaite des hussites[46].