Beaucoup d’hérésies versaient dans la sorcellerie et la magie, surtout celles qui, comme les Lucifériens, se vantaient de conjurer les maléfices de Satan en l’évoquant et en lui rendant un culte. Ces pratiques magiques se multiplièrent surtout lorsque traquées, les sectes devinrent occultes ; en leur sein, certains de leurs adeptes, hommes et femmes, essayaient de prendre un crédit tout particulier en faisant croire que des pratiques de magie les mettaient en rapports avec l’au-delà. Dans les milieux populaires la superstition attribua une puissance fort grande aux sortilèges et aux pratiques de magie ; de là, la multiplication des sorciers.
L’Église avait de tout temps poursuivi ces pratiques, car outre qu’elles étaient superstitieuses, elles tombaient facilement dans la plus grossière obscénité ; des scènes orgiaques et libidineuses avaient lieu souvent dans les réunions mystérieuses de ces sectes.
Une fois fondée, l’Inquisition partagea avec l’épiscopat la répression de la magie, des sortilèges et de la sorcellerie. Quand ce n’étaient que pratiques superstitieuses ou immorales, les curies épiscopales intervenaient, mais dès que quelque hérésie s’y mêlait, l’Inquisition instrumentait. C’est ce que précisa le pape Alexandre IV dans sa bulle du 9 décembre 1257. Jean XXII activa la guerre contre la sorcellerie qui avait pris un développement inquiétant. En son nom, le cardinal Guillaume Pierre Godin ordonna, le 22 avril 1320, à l’inquisiteur de Toulouse de poursuivre tous les devins, adorateurs des démons et autres faiseurs de sortilèges, et en 1330, le pape lui-même remit aux inquisiteurs des provinces de Toulouse et de Narbonne la répression de toutes ces pratiques criminelles : invocation des démons et conclusion avec eux de pactes sacrilèges, fabrication et baptême de petites images de cire, envoûtements et autres pratiques de sorcellerie, profanation des sacrements de l’Église et surtout de l’Eucharistie, dans les pratiques de magie. « Le pontife ne distinguait plus entre la superstition et l’hérésie ; tout était désormais considéré comme des attentats contre la foi, et c’est le châtiment des hérétiques qui était désormais réservé à tous les sectateurs de la sorcellerie. » Les nombreux cas de sorcellerie qui figurent dans le Bullaire de l’Inquisition française nous prouvent combien grande sur ce terrain était l’activité des inquisiteurs stimulés par les papes.
Le 28 juillet 1319, Jean XXII ordonnait à l’évêque de Pamiers, Jacques Fournier, qui faisait fonction d’inquisiteur dans son diocèse, de poursuivre « trois enfants de Bélial », Pierre Azéma, prêtre, Pierre Ricard, de l’ordre des Carmes et Galharde Enquede, de Montgaillard, inculpés de fabrication d’images superstitieuses, d’incantations, de consultations de démons, de fascinations, de maléfices et autres pratiques superstitieuses. Nous ne connaissons pas les péripéties de ce procès, mais on sait qu’un moine, Pierre Ricard, fut condamné pour sorcellerie, à Pamiers, le 17 janvier 1329. En juin 1320, un prêtre était inculpé de sorcellerie avec plusieurs complices et détenu à Carcassonne ; le pape enjoignit au sénéchal de les remettre à deux de ses familiers, Gailhard de Mazerolles et Pierre de la Penne, qui les lui remettraient pour être jugés, avec les pièces du procès fait à Carcassonne.
Le procès de Jean l’Archevêque, sire de Parthenay, qui fut commencé par l’inquisiteur de Tours et passionna l’opinion par les incidents qui s’y mêlèrent, était un procès de sorcellerie. On l’accusait de fabrication d’images de cire et d’incantations diaboliques pour gagner les faveurs d’une dame. En 1327, c’était un moine cistercien de Valmagne au diocèse d’Agde, Raymond Miquel, qui était accusé d’adorer le démon. Jean XXII évoqua le procès à la curie et demanda à l’évêque de Béziers d’y faire conduire ce moine sous bonne garde.
L’inquisiteur de Paris, Aubert de Châlons, rivalisait de zèle avec ses collègues du Midi. En 1330, il intenta une poursuite à maître Anselme de Gênes, chirurgien à Paris, et à Réginald de Cravant, clerc du diocèse d’Auxerre pour hérésie et sorcellerie.
Avant de succéder, en 1334, à Jean XXII, Jacques Fournier comme évêque de Pamiers puis de Mirepoix, avait fait plus que de s’intéresser à l’Inquisition ; il avait été inquisiteur en même temps qu’évêque et il s’était occupé des sorciers et des occultistes. Il n’est donc pas étonnant que, devenu pape sous le nom de Benoît XII, il ait donné une attention toute particulière à ces questions de magie. Le 24 avril 1335, il demandait à l’évêque de Paris, Guillaume de Chanac de lui envoyer tout le dossier d’un clerc originaire de L’Hay, Garin, incarcéré par ordre de Hugues de Besançon, prédécesseur de Chanac, et inculpé « super diversis horrendis sortilegiis, maleficiis et erroribus. » Sur les terres du comte de Foix, Gaston II, auxquelles il continuait de s’intéresser particulièrement, il faisait arrêter Pierre de Coarraze, Nicolas de Saint-Boé, Lespaylier de Solas et Divinus de Salies, vivement suspects de maléfices et invocations aux démons, et il demandait qu’on les lui envoyât en Avignon. Ils y étaient encore en prison l’année suivante ; l’inquisiteur Guillaume Lombard poursuivait leur procès.
Les montagnes de Béarn et de Bigorre devaient abonder en sorciers et en magiciens si nous en jugeons par les lettres qu’écrivait à leur sujet Benoît XII au comte de Foix et à l’évêque de Tarbes.
Il se passait des choses aussi étranges dans les montagnes de Limoux et de Pamiers. Un clerc de Rieux, Guillaume de Mousset, dit le bâtard de Mousset, et plusieurs cisterciens de l’abbaye voisine de Boulbonne, Raymond Fenouil, Arnaud Gifre, Bernard Aynier et Bertrand de Cahuzac, se livraient à l’alchimie pour qu’elle révélât un trésor à leur cupidité. Mousset leur apprit qu’il connaissait près de Limoux une montagne enchantée dans les flancs de laquelle il y avait un trésor enchanté, gardé par une magicienne.
Pour parvenir à cette montagne, gagner cette magicienne et enlever ce trésor, il fallait une statue de cire parlante que l’on devait baptiser. Cette statue, achetée par Guillaume, fut apportée à Pamiers, chez un certain Pierre Garaud et de chez Garaud, Raymond Fenouil la transporta lui-même au monastère de Boulbonne, où il la posa sur l’autel de Sainte-Catherine. Les moines qui n’étaient pas dans le secret l’y laissèrent, puis Raymond la rapporta à Pamiers chez Garaud. Ces religieux poussèrent l’audace jusqu’à confier à leur abbé Durand la statue enfermée dans une corbeille avec neuf aiguilles qui devaient servir à la transpercer. Raymond Fenouil garda plusieurs jours un rituel contenant le formulaire du baptême ; il le tenait d’un clerc de l’église de Montaut, auquel il demanda du Saint-Chrême de cette église, sans pouvoir d’ailleurs l’obtenir. Qu’advint-il de la statue de cire, des aiguilles et du baptême ? le fit-on et eut-on du Saint-Chrême ? mais surtout que devinrent la montagne enchantée, le trésor et la magicienne ? Nous ne le savons pas, car la lettre de Benoît XII ne parle que d’une enquête à faire sur ces faits, encore plus projetés que réalisés. Une lettre écrite, six mois après, par le pape à l’abbé de Boulbonne (23 juillet 1340) pour l’exciter à mener rondement le procès, ne nous renseigne pas davantage.