Sous Alexandre V, eut lieu un procès de magie qui était aussi curieux. Quoique bons catholiques, croyant à tous les articles de la foi, allant à la messe et recevant leur Créateur, une fois l’an, trois citoyens de Narbonne Pierre Olive, Jean Guillem et Arnaud Peynore exposaient au pape qu’ils avaient eu recours à un nécromancien ; mais c’était pour le bien commun. Ils voulaient, par des incantations, rectifier le cours de l’Aude qui longeait la Cité de Narbonne et passait sous le pont qui l’unit au Bourg, afin d’éviter de dangereuses incursions de l’Aude dans la ville ; ce qui nous prouve, en passant, que le cours d’eau était déjà un torrent, en 1411 et même bien longtemps avant.

Il fallait, pour y parvenir, briser un gros rocher qui obstruait le cours de la rivière et pour cette œuvre difficile mais utile, nos trois citoyens comptaient que le nécromancien leur procurerait le puissant concours du démon.

Mais l’Inquisition veillait à l’observation des bulles d’Alexandre IV et de Jean XXII ; elle cita en sa maison de la Cité de Carcassonne les trois citoyens de Narbonne. Obéissants, « ut filii obedientie », ils s’y rendirent tous les trois unanimiter : mais ils étaient aussi procéduriers qu’obéissants et quand l’inquisiteur les eut interrogés ils ne voulurent pas répondre, l’official de Narbonne étant seul qualifié pour connaître l’affaire, puisque aucune hérésie ne s’y trouvait impliquée.

L’inquisiteur ne fut pas de cet avis et il commença par extorquer aux comparants de l’argent pour payer la procédure déjà engagée. Mais ceux-ci n’entendaient pas payer toujours, en attendant que l’official et l’inquisiteur s’étant mis d’accord, l’affaire pût être réglée, et ils demandaient au pape de trancher la question de compétence. Alexandre V se montra débonnaire, plus assurément que ne l’eussent été Benoît XII et Jean XXII : il chargea l’abbé de Saint-Gilles de prononcer entre l’inquisiteur et l’official, et puis, d’absoudre ad cautelam les trois Narbonnais de la sentence d’excommunication, si elle tombait sur eux de l’official ou de l’inquisiteur.

Cette lettre d’Alexandre V, comme celle de Martin V introduisant un Juif parmi les probi viri dans les procès inquisitoriaux où leurs coreligionnaires étaient impliqués, marquent un singulier adoucissement de l’Inquisition. Elle est à son déclin vers 1430 et si elle persiste encore, condamnant encore des Fraticelli, en Italie, et Jeanne d’Arc, en France, ce n’est pas d’elle ni même de l’Église qu’elle tire sa vie, mais du pouvoir civil qui l’a accaparée pour en faire, à son profit, un instrument de domination.

CHAPITRE VII
L’INQUISITION ASSERVIE PAR LE POUVOIR CIVIL

Sommaire. — Philippe le Bel et l’Inquisition méridionale. — Bernard Délicieux. — Le procès des Templiers et l’Inquisition de France. — Le cardinal Bérenger Frédol. — Les Templiers à la question. — Procès inquisitoriaux au XIVe siècle. — Hugues Aubriot. — Procès de Jeanne d’Arc : Cauchon, les Anglais et l’Inquisition.

L’établissement et le fonctionnement de l’Inquisition, au XIIIe siècle, avaient suscité de sérieuses oppositions non seulement de la part des hérétiques, déclarés ou cachés, qu’elle menaçait directement, mais aussi de populations qui, même orthodoxes, avaient des relations avec les hérétiques, de magistrats civils qui voyaient à côté d’eux une organisation aussi redoutable, prétendant disposer d’eux, et même de communes craignant pour l’indépendance du pouvoir civil, la toute-puissance de cette nouvelle institution. De là des conflits et des troubles qui jalonnent, en France et en Italie surtout, mais aussi en d’autres pays, l’histoire de l’Inquisition.

Elle ne fonctionnait régulièrement que depuis huit ans lorsqu’à la suite d’exécutions ordonnées par les inquisiteurs Arnaud Cathala et Guillaume Pelhisso, plus de 300 personnes se révoltèrent contre eux à Albi. Deux ans après (1235), à Toulouse, les consuls eux-mêmes se mirent à la tête de leurs concitoyens pour expulser les Frères Prêcheurs et l’inquisiteur ; on fit de même à Narbonne où le couvent dominicain fut envahi et les registres de l’Inquisition déchirés. Une intervention de Grégoire IX auprès du comte Raymond VII, ramena les Prêcheurs à Toulouse en 1237.

Vers 1280, à Carcassonne, se forma contre l’Inquisition une violente opposition au sein de la bourgeoisie qui craignait pour les libertés communales et la liberté individuelle de chacun surtout depuis que quiconque s’opposait à la volonté des inquisiteurs, était considéré comme fauteur d’hérésie ou même hérétique et tombait sous la menace des peines réservées à ces catégories de personnes. Sous la conduite d’un haut dignitaire de l’Église, apparenté à la haute bourgeoisie de la ville, Sanche Morlane, archidiacre de Carcassonne, se noua un complot ayant pour objet de prendre et saisir les registres des inquisiteurs sur lesquels figuraient nombre de suspects pouvant, à ce titre, monter quelque jour sur le bûcher. Le projet fut éventé et l’un des conspirateurs avoua ; des poursuites furent engagées par l’Inquisiteur. Mis en cause, l’archidiacre paya d’audace et porta plainte au pape ; d’autre part, les consuls en appelèrent au roi. Sanche Morlane et les consuls reprochaient à l’Inquisition de ne pas se limiter aux poursuites contre les hérétiques, mais d’établir un régime de suspects en menaçant quiconque ne lui était pas dévoué.