Pour ces néo-manichéens, en effet, le monde, au lieu d’être la création d’un Dieu bon, était l’œuvre et demeurait le jouet d’un être malfaisant ; le mystère de la Trinité disparaissait devant le dualisme de deux principes éternels, celui du bien et celui du mal ; l’œuvre de la Rédemption et du Calvaire n’avait été qu’un simulacre, un être divin ne pouvant pas souffrir dans sa chair et mourir ; les mérites de Jésus-Christ ayant aussi peu de réalité que son expiation, le salut par le baptême, la grâce et les sacrements, était une illusion, et partant, les pratiques recommandées ou imposées par l’Église étaient aussi vaines que ses enseignements. Les dogmes de la vie future, des récompenses du ciel, des châtiments éternels de l’enfer, de l’expiation temporaire du purgatoire, celui de la résurrection de la chair et de la communion des saints étaient remplacés par la doctrine de la métempsycose et de la migration indéfinie des âmes d’un corps dans un autre. Aucun accord n’était donc possible entre le Credo catholique et le Credo albigeois ; ceci devait tuer cela ; et ce fut pour en avoir eu la vue nette, que saint Dominique se consacra avec tant de zèle à la prédication contre l’hérésie[22].
[22] Sur les doctrines albigeoises, cf. Douais, Les Hérétiques du comté de Toulouse.
Partis de Cîteaux dans les premiers mois de 1205, l’évêque d’Osma et son chanoine allèrent rejoindre, en Languedoc, les missionnaires qu’Innocent III avait envoyés contre l’hérésie ; ils les trouvèrent, près de Montpellier, dans le plus profond découragement, se demandant si leur œuvre n’avait pas échoué, comme celle de leurs prédécesseurs.
C’est que l’hérésie était constituée plus fortement qu’ils ne se l’étaient imaginé ; elle avait des chefs habiles et savants, capables de soutenir les controverses théologiques les plus ardues. Mais ce qui faisait encore plus la force de ces docteurs albigeois, c’était leur ascétisme. Faite d’abstinences et de privations, leur vie inspirait le plus grand respect aux populations qui en étaient témoins. Tout autres étaient les allures des abbés cisterciens envoyés à la défense de l’orthodoxie. Au lieu d’aller à pied, de bourgade en bourgade, comme le faisaient les Parfaits, ils chevauchaient au milieu d’une brillante escorte ; il leur fallait des attelages pour porter leurs vêtements et leurs provisions, et ce luxe scandalisait des pays séduits par l’austérité des Bonshommes : « Voilà, disait-on, les ministres à cheval d’un Dieu qui n’allait qu’à pied, les missionnaires riches d’un Dieu pauvre, les envoyés comblés d’honneurs d’un Dieu humble et méprisé[23]. »
[23] Acta Sanctorum, 4 août.
Telles n’étaient pas les habitudes de l’évêque et du chanoine d’Osma. Appelés à témoigner sur saint Dominique, dans le procès de canonisation de 1233, les habitants de Fanjeaux déclarèrent qu’ils n’avaient jamais vu un homme aussi saint. Deux femmes, Guillelma et Tolosana, rapportèrent qu’elles lui avaient fabriqué des cilices. Plus au courant encore de son genre de vie, frère Jean d’Espagne raconta ses pénitences et ses macérations : « Maître Dominique se faisait donner la discipline et il se flagellait lui-même avec une chaîne de fer. » Aussi, Didace et lui purent-ils rappeler sans présomption les missionnaires cisterciens à l’austérité apostolique. « Ce ne sera pas seulement par des paroles, leur dirent-ils, que vous ramènerez à la foi des hommes qui s’appuient sur des exemples. Voyez les hérétiques ; c’est par leur affectation de sainteté et de pauvreté évangélique, qu’ils persuadent les simples. Si vous leur donnez un spectacle contraire, vous édifierez peu, vous détruirez beaucoup, vous ne gagnerez rien. Chassez un clou par l’autre, mettez en fuite une sainteté d’apparat par les pratiques d’une sincère religion. » La leçon fut comprise : revenant à la simplicité, les moines cisterciens renvoyèrent toutes les futilités qu’ils avaient apportées. Ne gardant que leurs Heures et les livres indispensables à la controverse, vivant dans la plus stricte pauvreté, ils allèrent à pied de village en village, sans escorte, sans argent, seuls au milieu de l’hérésie, et, nous dit Jourdain de Saxe, lorsque les Parfaits virent ce changement, ils redoublèrent d’énergie, pour résister à l’assaut qui se préparait[24].
[24] « Pedites, sine expensis, in voluntaria paupertate fidem annuntiare cœperunt. Quod ubi viderunt hæretici, cœperunt et ipsi ex adverso fortius prædicare. » — Jourdain (ap. Quétif et Échard, op. cit., p. 5.)
Saint Dominique et Didace se mirent aussitôt à l’œuvre, sous la direction des légats. Guillaume de Puylaurens nous les montre allant nu-pieds de pays en pays. Dans les auberges où ils s’arrêtaient, ils vivaient de peu et pratiquaient les abstinences qui devaient être inscrites plus tard dans la règle des Prêcheurs. En 1207, Didace retourna en Espagne et y mourut, au moment où il s’apprêtait à revenir en Languedoc pour y poursuivre ses missions ; dès lors, saint Dominique continua seul l’œuvre qu’il avait entreprise.
Né en 1170, il était à la force de l’âge lorsqu’il reçut de son évêque la direction des compagnons qui les avaient suivis. On voudrait avoir une reproduction de sa physionomie pour y surprendre le secret de l’ascendant irrésistible qu’il exerça sur eux. On peut y suppléer par le portrait que trace de lui l’un des témoins de ses dernières années, sœur Cécile, du couvent de Saint-Sixte : « Sa stature, dit-elle[25], était médiocre, son visage beau et peu coloré par le sang, ses cheveux et sa barbe d’un blond vif, ses yeux beaux. Il lui sortait du front et d’entre les cils, ajoute-t-elle naïvement, une certaine lumière radieuse, qui attirait le respect et l’amour. Il était toujours radieux et agréable, excepté quand il était mû à compassion par quelque affliction du prochain. Il avait les mains longues et belles, une grande voix noble et sonore. Il ne fut jamais chauve, et il avait sa couronne religieuse tout entière, semée de rares cheveux blancs[26]. »
[25] Relation de Sœur Cécile, citée par Lacordaire, op. cit., p. 219.