[26] Ce dernier trait ne se rapporte évidemment qu’aux dernières années de la vie du Saint.

Jourdain de Saxe insiste, lui aussi, sur cette expression lumineuse, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui se dégageait des traits de saint Dominique, et qui était comme le rayonnement de son âme. « Rien ne troublait l’égalité de son âme, si ce n’est la compassion et la miséricorde ; et parce qu’un cœur content réjouit le visage de l’homme, on devinait sans peine, à la bonté et à la joie de ses traits, sa sérénité intérieure… Bien que sa figure brillât d’une lumière aimable et douce, cette lumière pourtant ne se laissait pas mépriser, mais elle gagnait facilement le cœur de tous, et à peine l’avait-on regardée qu’on se sentait entraîné vers lui. »

Ses prédications contre l’hérésie manifestèrent cet ascendant naturel, et encore plus son égalité d’humeur et la sérénité de son âme ; car les difficultés ne lui firent pas défaut. Comme saint Bernard, il eut à subir les outrages des hérétiques : « ils se moquaient de lui, dit Jourdain, et s’attachant à ses pas, lui lançaient toutes sortes de railleries[27] » ; « li adversaire de vérité li moquoient, getant boë expuement et des vils choses et li lioient la paille par derrière le dos. » Parfois les menaces accompagnaient les injures : il leur opposait une fermeté d’autant plus inébranlable qu’elle provenait d’un désir ardent du martyre. « N’as-tu pas peur de la mort ? lui demandaient quelques hérétiques étonnés ? Que ferais-tu si nous nous saisissions de toi ? » — « Je vous supplierais, répondit-il, de ne pas me mettre à mort du coup, mais de m’arracher les membres un à un, pour prolonger mon martyre ; je voudrais n’être plus qu’un tronc sans membres, avoir les yeux arrachés, rouler dans mon sang, avant de mourir, afin de conquérir une plus belle couronne de martyre[28] ! » et lorsqu’il passait dans un village où sa vie était en danger, il le traversait en chantant. « Les persécutions ne le troublaient pas, dit un témoin de sa vie[29], il marchait souvent au milieu des dangers avec une sécurité intrépide et la peur ne le détourna pas une seule fois de sa route. Bien mieux, quand il était pris de sommeil, il s’étendait le long ou proche du chemin et dormait. » A plusieurs reprises cependant, les menaces des hérétiques faillirent se réaliser. Un jour qu’il montait de Prouille à Fanjeaux par un chemin creux, « pressentant quelque embûche, il marchait intrépide et alerte. Des satellites de l’Antéchrist l’attendaient pour le tuer », et ils n’abandonnèrent leur projet que lorsqu’ils furent persuadés du bonheur que lui causerait le martyre. « A quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu ! Ne serait-ce pas le servir et seconder ses vifs désirs, plutôt que lui nuire ? Désormais donc ils s’abstinrent de lui tendre des pièges. » La tradition a conservé le souvenir de ce fait et, dans le pays, on nomme encore chemin du Sicaire le sentier où il se passa[30].

[27] Jourdain de Saxe, op. cit., p. 9.

[28] Ibidem.

[29] Enquête de Toulouse.

[30] On a érigé une croix là où la tradition place ce fait.

A l’assemblée de Montpellier, Didace avait déclaré qu’il fallait ramener les hérétiques par la force de la prédication et des bons exemples. Ce fut à la controverse que saint Dominique et ses compagnons eurent recours. Ils indiquaient à l’avance le lieu et le jour d’une conférence contradictoire ; hérétiques et catholiques s’y rendaient de toutes les régions avoisinantes ; l’assistance comprenait à la fois des chevaliers, des femmes, des paysans. Sans doute par acclamation, la foule désignait un président et des assesseurs chargés de tenir la balance égale entre les deux partis ; le bureau constitué, on se livrait à des débats sérieux et approfondis. De part et d’autre, on présentait des libelli, vrais mémoires rédigés à l’avance sur une question controversée et qui servaient de base à la discussion. Alors commençait entre les chefs des deux groupes une lutte oratoire, un tournoi d’argumentations qui se terminait le plus souvent par un vote de l’assemblée. Jourdain de Saxe parle de scrutins qui avaient lieu à la fin de ces réunions ; c’étaient sans doute des ordres du jour, par lesquels l’assistance émettait son sentiment sur la discussion qu’elle venait de suivre.

Saint Dominique tint un grand nombre de ces réunions contradictoires. La première de toutes eut lieu à Servian près de Béziers. Accompagnés de l’évêque et du chanoine d’Osma, les légats du Saint-Siège venaient de Montpellier, mettant, pour la première fois, en pratique les conseils austères de Didace. Or, à Servian, prêchaient en toute liberté les deux ministres cathares Beaudoin et Thierry, grâce à la faveur toute particulière que leur témoignait le seigneur du lieu. Mais lorsque du haut des remparts, le peuple vit monter vers lui, les pieds ensanglantés et dans l’attitude la plus humble, les missionnaires du Saint-Siège, il força les deux hérétiques à accepter avec eux une controverse publique. Elle dura huit jours et elle produisit sur les esprits une telle impression que le peuple escorta pendant une lieue, sur le chemin de Béziers, saint Dominique et ses compagnons.

De Servian, ils se dirigèrent sur Béziers, l’une des citadelles de l’hérésie. Les Parfaits y étaient tout-puissants, grâce à la connivence du vicomte, des consuls et de l’évêque lui-même. Pendant quinze jours, les prédications et les controverses se continuèrent ; mais l’effort des missionnaires n’eut pas tout le succès qu’il méritait ; si plusieurs conversions isolées s’opérèrent, la masse de la population resta fidèle aux doctrines vaudoises.