Carcassonne fut la troisième étape de la mission. Pendant huit jours consécutifs les controverses publiques se succédèrent sans entamer les forces de l’hérésie[31]. On arriva enfin dans les campagnes du Lauraguais et du Toulousain, qui devaient être en quelque sorte le quartier général des prédications de saint Dominique. Dès lors, Fanjeaux fut sa résidence préférée et celle de ses compagnons ; c’est de là qu’il partait en tous sens, pour offrir la discussion aux ministres albigeois. A Verfeil, il eut aussi peu de succès que saint Bernard lui-même, et l’évêque d’Osma fut tellement irrité de l’obstination des habitants qu’il les maudit comme avait fait l’abbé de Clairvaux : « Maudits soyez-vous, grossiers hérétiques, je vous aurais cru quelque bon sens[32] ! »

[31] Nous empruntons ces détails au Cartulaire de saint Dominique du R. P. Balme.

[32] Guillaume de Puylaurens, Chronique, 8.

La conférence qui eut lieu à Pamiers, l’année suivante (1207), fut l’une des plus importantes ; elle fut provoquée par le comte de Foix lui-même et se tint dans son château. Comme la plupart des seigneurs du Midi, Raymond Roger était gagné aux nouvelles doctrines ; sa sœur, Esclarmonde, était l’une des plus ferventes adeptes de l’albigéisme, dont elle faisait profession publique. Toutefois, il se piquait de tolérance et d’impartialité et il convoqua chez lui les représentants les plus autorisés des deux partis rivaux. Saint Dominique et Didace s’y rencontrèrent avec Foulques et Navar, ardents défenseurs de l’orthodoxie, qui venaient de remplacer des hérétiques sur les sièges de Toulouse et de Conserans[33]. La discussion fut très vive ; Esclarmonde y intervint en faveur de l’hérésie et s’attira de Frère Étienne cette hardie apostrophe : « Allez filer votre quenouille ; il ne vous sied pas de paraître en pareille affaire ! » La journée fut favorable à la cause catholique ; le ministre vaudois, Durand de Huesca, se convertit et fonda bientôt l’Ordre des Pauvres catholiques ; et son exemple fut suivi par Durand de Najac, Guillaume de Saint-Antoine, Jean de Narbonne, Ermengaud et Bernard de Béziers ; l’arbitre même de la réunion, Arnaud de Campragna, qui inclinait auparavant vers les doctrines vaudoises, s’offrit, lui et ses biens, à l’évêque d’Osma, et dans la suite, il fut l’ami fidèle et zélé de saint Dominique[34].

[33] Foulques était évêque depuis 1205 ; il avait alors remplacé Raymond de Rabasteins, déposé comme coupable de connivence avec l’hérésie. Navar était évêque depuis quelques mois à peine.

[34] Pierre de Vaux-Cernay, Histoire de la guerre des Albigeois, ch. VI.

Jourdain de Saxe mentionne de fréquentes réunions de ce genre à Montréal et à Fanjeaux : « frequenter ibi disputationes fiebant ». L’une d’elles fut marquée par un fait miraculeux. « Il arriva qu’une grande conférence fut tenue à Fanjeaux, en présence d’une multitude de fidèles et d’infidèles, qui y avaient été convoqués. Les catholiques avaient préparé plusieurs mémoires qui contenaient des raisons et des autorités à l’appui de leur foi. Mais, après les avoir comparés ensemble, ils préférèrent celui que le bienheureux serviteur de Dieu, Dominique, avait écrit, et résolurent de l’opposer à celui des hérétiques. Trois arbitres furent choisis d’un commun accord pour juger quel était le parti dont les raisons étaient les meilleures et la foi la plus solide. Or, après beaucoup de discours, ces arbitres ne pouvant s’entendre, la pensée leur vint de jeter les deux mémoires au feu afin que, si l’un des deux était épargné par les flammes, il fût certain qu’il contenait la vraie doctrine de la foi. On allume donc un grand feu, on y jette les deux volumes ; celui des hérétiques est consumé, l’autre, celui qu’avait écrit le bienheureux serviteur de Dieu, Dominique, non seulement demeure intact, mais encore est repoussé au loin par les flammes, en présence de toute l’assemblée. On le jette au feu une seconde et une troisième fois, une seconde et une troisième fois l’événement se reproduit et manifeste clairement où est la vérité et quelle est la sainteté de celui qui a écrit le livre[35]. Pierre de Vaux-Cernay et après lui le chroniqueur Mathieu de Feurs, placent ce miracle à Montréal et le racontent d’une manière quelque peu différente.

[35] Jourdain de Saxe, ap. Quétif, op. cit., p. 6. La tradition de ce miracle s’est perpétuée à Fanjeaux. Vers 1325, les consuls de la ville achetèrent à Raymond de Durfort, la maison de ses ancêtres hérétiques où ce prodige avait eu lieu, et en firent une chapelle qu’ils dédièrent au saint et qui fut l’église du couvent des Frères Prêcheurs de Fanjeaux jusqu’à la Révolution.

L’un des hérétiques aurait dérobé le mémoire que le saint avait préparé pour la conférence : « aussitôt li compagnon dirent que il jetât la cedule au feu, et si elle ardait, leur foi fût vraie, et si elle ne pouvait ardoir, que la foi de la Romaine Église fût vraie ; pour laquelle chose elle fut jetée au feu. Laquelle, comme elle eut un peu demeurée sans nulle arsure, elle saillit du feu tout maintenant, dont ils furent tous ébahis. Lors, dit un d’eux, plus dur que tous les autres, soit jetée derechef et ainsi approuverons plus pleinement la vérité ; laquelle s’en issit derechef. Et encor cil dit soit jetée la tierce fois et lors saurons, sans doutance, la vérité, et derechef jetée au feu, s’en issit toute saine[36]. »

[36] Cité par le P. Balme, op. cit., t. I, p. 124.