Malgré ces prodiges et ce zèle apostolique, les prédications de saint Dominique n’eurent pas tout le succès qu’on en espérait. Mais les événements qui se précipitèrent de 1208 à 1219, la croisade qui s’abattit sur le Midi, l’amitié de Simon de Montfort apportèrent une nouvelle force à l’action du Bienheureux.
Le 15 janvier 1208, l’un des légats cisterciens, Pierre de Castelnau, tombait à Saint-Gilles sous le poignard des hérétiques, pour avoir sommé Raymond VI d’obéir à l’Église ; et dès le 10 mars suivant, par des lettres enflammées, Innocent III dénonçait ce crime à l’indignation des fidèles, excommuniait le comte de Toulouse et décrétait la croisade. Au printemps de l’année suivante, la chevalerie du Nord fondait sur le Midi par la vallée du Rhône et les cols de l’Auvergne, et malgré une vive résistance, elle s’emparait coup sur coup de Béziers, de Narbonne, de Carcassonne ; en 1210, le bas Languedoc était entre les mains des croisés, qui lui donnaient pour seigneur leur chef, Simon de Montfort[37].
[37] Histoire du Languedoc, t. VI, p. 325 et suiv.
Or, le comte de Montfort ne tarda pas à se lier d’une solide amitié avec saint Dominique : « il conçut pour lui une grande affection ; il avait pour le saint, dit Jourdain, une dévotion spéciale ». « Ils devinrent si intimes, ajoute Humbert[38], que le comte choisit le Bienheureux pour donner la bénédiction nuptiale à son fils Amaury et baptiser celle de ses filles qui fut prieure de Saint-Antoine, à Paris. » A plusieurs reprises, ces deux amis se rencontrèrent au cours de leurs travaux qui, par des moyens différents, poursuivaient le même but. Le 1er septembre 1209, à la tête de son armée, Simon passa au pied de la colline de Fanjeaux, et il est possible qu’une première entrevue ait eu lieu entre eux, à cette occasion. En 1211, au siège de Lavaur, Dominique était aux côtés de Simon, et il en fut de même, en juillet 1212, à la prise de la Penne d’Agen. Quelques mois plus tard, le chef de la croisade convoqua « les évêques et les nobles de sa terre à Pamiers, pour purifier le pays de l’immonde hérésie, y établir de bonnes mœurs et des coutumes favorisant la religion, la paix et la sécurité ». Dominique se rendit à ce nouvel appel. A quelques mois de là, en mai 1213, d’importants renforts militaires arrivèrent de France, Simon vint les recevoir au pied de Fanjeaux : chapelain de Fanjeaux, prieur de Prouille, saint Dominique dut une fois de plus le rejoindre. Le 24 juin suivant, eut lieu, à Castelnaudary, une imposante cérémonie : en présence d’une nombreuse assistance, dans une vaste plaine couverte de tentes, Simon arma chevalier son fils Amaury ; là encore, Dominique était à ses côtés, comme ami du jeune homme, dont il devait plus tard bénir le mariage, et comme représentant de l’évêque de Carcassonne[39].
[38] Acta SS., 4 août.
[39] Cf. Balme, op. cit., t. I, p. 224 et 237, citant Thierry d’Apolda, Humbert, Jourdain.
Enfin, à la bataille si décisive de Muret, le 12 septembre 1213, le saint était au milieu des religieux et des prélats qui assistaient le chef de la croisade de leurs conseils et de leurs prières. « Pendant la mêlée, les six évêques qui se trouvaient là, Foulques de Toulouse, Gui de Béziers, Thedisius d’Agde, ceux de Nîmes, de Comminges et de Lodève, les trois abbés de Clairac, Villemagne, saint Tibéry, plusieurs religieux, parmi lesquels était l’ami de Dieu, Dominique, chanoine d’Osma, se retirèrent dans l’église, et, à l’exemple de Moïse, levant les mains au ciel pendant les combats de Josué, ils imploraient le Seigneur pour ses serviteurs… Ils poussaient vers le ciel le cri de leur prière avec une telle ardeur qu’ils semblaient hurler plutôt que prier : « orantes vero et clamantes in cœlum, tantum mugitum pro imminenti angustia emittebant, quod ululantes videbantur potius quam orantes[40]. »
[40] Bernard Gui, Catalogus Romanorum pontificum (Duchesne, Hist. Franc., t. V, p. 768).
Neuf mois après, de tout autres circonstances rapprochaient encore les deux amis. A Carcassonne, dans l’église cathédrale de Saint-Nazaire, en présence de l’évêque de Toulouse et des barons français de toute la région, saint Dominique bénissait solennellement le mariage d’Amaury de Montfort, avec la fille du Dauphin du Viennois[41]. Ainsi, toutes les circonstances graves réunissaient le croisé et le Prêcheur ; leurs vies se pénétraient l’une l’autre dans la plus grande intimité.
[41] Mamachi Annales Ordinis Prædicatorum, App. p. 229.