Cette illustre amitié allait accroître chaque jour l’ascendant de saint Dominique, et donner de « l’efficace » à ses paroles. Le saint lui a-t-il demandé encore davantage ; et les rigueurs du bras séculier sont-elles venues renforcer l’argumentation du missionnaire ? grave question, souvent débattue entre ceux qui voient en saint Dominique le précurseur de Torquemada, et ceux qui, par une exagération contraire, finiraient par le confondre avec le doux mystique d’Assise.

L’historien dominicain Malvenda n’hésitait pas encore au dix-septième siècle à revendiquer pour le fondateur de son Ordre la gloire d’avoir établi l’Inquisition, et d’avoir livré les hérétiques au feu du bûcher[42]. Mais, au dix-huitième siècle, alors que les idées de tolérance avaient fait des progrès, le P. Échard ne pouvait pas croire à une pareille rigueur, de la part du Bienheureux, et il le représentait « réduisant les hérétiques par la force de ses arguments et de ses exemples sans avoir recours ni au glaive, ni au fer, ni au feu, ce qui n’était pas son affaire. » Le Bollandiste Guillaume Caper a vu dans cette thèse une concession faite, aux dépens de la vérité historique, à l’esprit du siècle ; et après avoir proclamé, d’après saint Thomas, que l’Église peut exclure ses ennemis de la société des vivants, comme de la communion des saints, il s’efforce de démontrer que saint Dominique a usé de ce droit. « Libéral impénitent », écrivant sa Vie de saint Dominique pour rétablir dans la France du dix-neuvième siècle l’Ordre des Prêcheurs, Lacordaire a repris la thèse du P. Échard ; et dans son œuvre, l’ami de Simon de Montfort nous apparaît pour ainsi dire sous les traits d’un rédacteur de l’Avenir, de Lacordaire lui-même : « Telles étaient, dit-il, les armes auxquelles Dominique avait recours contre l’hérésie et contre les maux de la guerre : la prédication au milieu des injures, la controverse, la patience, la pauvreté volontaire, une vie dure pour lui-même, une charité sans bornes pour les autres, le don des miracles, et enfin la promotion du culte de la Sainte Vierge, par l’institution du Rosaire. La lumière de l’histoire manque, parce que l’homme de Dieu s’est retiré du bruit et du sang, parce que, fidèle à sa mission, il n’a ouvert la bouche que pour bénir, son cœur que pour prier, sa main que pour un office d’amour, et que la vertu, quand elle est toute seule, n’a son soleil qu’en Dieu[43]. »

[42] Cf. sur cette question l’excellente dissertation des Bollandistes dans leurs Acta SS., 4 août.

[43] Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 117. Il est difficile d’imaginer un passage à la fois plus beau au point de vue littéraire, et aussi dénué de critique historique.

Avide de vérité, et étranger à toute autre considération, l’historien ne doit demander qu’aux documents le moyen de sortir de toutes ces contradictions. Or, nous possédons sur la question deux actes de saint Dominique lui-même[44] : dans l’un, il réconcilie l’hérétique converti, Pons Roger, « en vertu de l’autorité qui lui a été confiée par le seigneur abbé de Cîteaux, légat du Siège Apostolique » ; il lui impose une pénitence canonique qu’il devra accomplir sous peine d’être traité « comme parjure et hérétique, d’être excommunié et retranché du commun des fidèles. » Dans l’autre, il confie à un bourgeois de Toulouse la surveillance d’un hérétique converti, en attendant la décision du cardinal-légat. Enfin un texte de Thierry d’Apolda, cité par Lacordaire lui-même, nous le montre dans l’exercice des fonctions que lui avaient confiées les représentants du Saint-Siège : « Quelques hérétiques ayant été pris et convaincus dans le pays de Toulouse, furent remis au jugement séculier parce qu’ils refusaient de retourner à la foi, et condamnés au feu. Dominique regarda l’un d’eux avec un cœur initié aux secrets de Dieu, et il dit aux officiers de la cour : « Mettez à part celui-ci, et gardez-vous de le brûler. » Puis se tournant vers l’hérétique, avec une grande douceur : « Je sais, mon fils, lui dit-il, qu’il vous faudra du temps, mais qu’enfin vous deviendrez bon et saint. » Chose aimable autant que merveilleuse ! Cet homme demeura encore vingt ans dans l’aveuglement de l’hérésie, après quoi, touché de la grâce, il demanda l’habit de Frère Prêcheur, sous lequel il vécut et mourut dans la fidélité. » D’après Constantin d’Orvieto, qui rapporte le même fait, à peu près dans les mêmes termes, il s’appelait Raymond Gros. Si l’on rapproche de tous ces documents le canon du concile de Vérone, renouvelé, en 1208, par le concile d’Avignon[45], et ordonnant de livrer au bras séculier les apostats qui, après avoir été convaincus d’hérésie par leurs évêques ou leurs représentants, persisteraient opiniatrément dans leurs erreurs, on arrive, semble-t-il, à cette conclusion, qu’en vertu d’une délégation des moines cisterciens, saint Dominique devait convaincre les hérétiques, et qu’en les convainquant, il les livrait, indirectement mais sûrement, au supplice, à moins que, par un acte de sa clémence, il ne suspendît l’action du bras séculier, instrument docile de l’Église. Sans doute, il ne prononçait pas lui-même contre eux la sentence fatale ; mais dans leurs procès, il remplissait le rôle d’un expert en matière d’orthodoxie ou même d’un juré transmettant à la cour un verdict de culpabilité, et pouvant signer aussitôt des recours en grâce.

[44] Ils ont été publiés par les Bollandistes (Acta SS., 4 août) et par Échard (Script. Ord. Prædic.).

[45] Labbe, Concilia, t. XI, p. 42.

Au lieu de dépenser leur talent à des raisonnements subtils qui sentent le plaidoyer, Échard et Lacordaire auraient mieux fait d’expliquer la conduite tenue par le Saint-Siège et saint Dominique en ces circonstances. Sans aller jusqu’à la doctrine radicale de saint Thomas, tout en nous rappelant les préceptes évangéliques : Aimez-vous les uns les autres… Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît… Quiconque se sert de l’épée, périra par l’épée, qui, mieux que l’indifférence sceptique, sont les principes de la tolérance ; ne croyant pas même, que la pure raison d’État, si souvent alléguée contre l’Église, puisse légitimer la persécution, il nous semble toutefois que de graves intérêts sociaux exigeaient la répression de l’hérésie albigeoise. Il ne s’agissait pas seulement de ramener à l’orthodoxie des populations égarées, ni même de faire rentrer dans l’ordre des rebelles politiques ; il s’agissait de défendre la société contre des doctrines subversives et anarchistes. Au treizième siècle, comme dans tous les temps, l’Église combattait à la fois pour elle et pour l’ordre social tout entier. « Il faut avouer, dit l’auteur des Additions à l’Histoire du Languedoc, que les principes du manichéisme et ceux des hérétiques du douzième et du treizième siècle attaquant les bases mêmes de la société, devaient produire les plus étranges, les plus dangereuses perturbations, et ébranler pour toujours les lois et la société politique. » Et le savant archiviste de la Gironde, M. Brutails, arrive à une conclusion semblable : « Les désordres et les maux incalculables, causés par les Albigeois et autres sectes, avaient amené la papauté et les souverains de l’Europe occidentale à prendre contre les hérétiques des mesures sévères. Une telle proscription ne fut pas l’effet de cette haine féroce contre le mécréant que l’on prête aux princes de ce temps. Elle était dictée par une considération qu’un écrivain a fort heureusement résumée en disant que l’hérésie était alors un crime social autant que religieux[46]. »

[46] Brutails, Les populations rurales du Roussillon au moyen âge, p. 296.

Il serait difficile en effet de trouver dans les ouvrages de Schopenhauer, de Nietzche et des autres pessimistes et nihilistes contemporains, des doctrines plus décevantes et plus décourageantes que celles des Albigeois. D’après leurs ministres, le monde était l’œuvre du diable, créateur de toutes les choses visibles, et si Dieu était intervenu dans cette formation des êtres, il l’avait fait pour affaiblir encore l’homme, sorti trop fort des mains du démon. Tout être vivant était immonde ; la vie était le suprême malheur ; la communiquer, c’était participer à l’œuvre diabolique de la création ; tout le devoir consistait à la détruire[47]. Voilà pourquoi les hérétiques avaient une horreur toute particulière pour le mariage et la famille. « Le mariage n’est rien », disent les uns. « Dans l’état de mariage, on ne saurait se sauver », déclare Pons Grimoard de Castelsarrasin. Non seulement il ne pouvait conduire au salut, mais c’était le péché mortel par excellence : « on pèche autant avec son épouse qu’avec toute autre femme ». Et allant jusqu’au bout de leur pensée, ils finissaient par dire comme nos anarchistes modernes : « Le mariage est un concubinage légal[48] ». Aussi les Parfaits se vouaient-ils à un célibat perpétuel, non par amour de la virginité, mais par dégoût et haine de l’existence.