[47] Cf. abbé Douais, Les hérétiques du comté de Toulouse au XIIIe siècle.
[48] Enquête de Bernard de Caux en 1245 (Bibl. de Toulouse, ms. 609).
Plusieurs d’entre eux allaient plus loin et prêchaient la nécessité pour chaque individu de s’anéantir. S’abîmer dans le néant comme les mystiques s’abîment en Dieu, s’abstraire de la vie au point d’en perdre la conscience, pour tomber dans ce que les fakirs de l’Inde appellent le nirvana, tel était l’exercice de leurs saints. Berbeguera, femme de Lobent, chevalier de Puylaurens, alla voir par curiosité l’un de ces hérétiques : il lui apparut, dit-elle, comme la merveille la plus étrange ; depuis longtemps, il restait assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre[49]. Négations radicales de l’activité humaine et de la famille, de pareilles doctrines ne devaient pas respecter davantage le lien social. Sans doute, comme Luther et tous les hérétiques qui furent pendant quelque temps appuyés par des princes, les Albigeois n’insistèrent pas toujours sur des théories qui leur auraient aliéné d’utiles protecteurs. Cependant les moins politiques d’entre eux n’hésitaient pas à proclamer la vanité des lois, l’illégitimité des sanctions sociales et à nommer assassin le juge qui prononçait une sentence capitale.
[49] Ibidem.
Or ces doctrines ne restaient pas enfermées dans un cercle étroit d’esprits aventureux ; les prédications des Parfaits les faisaient pénétrer jusque dans les classes infimes de la société : à Gaja[50] les truands ne discutèrent-ils pas, un jour, sur l’Eucharistie ? Le peuple acceptait d’autant plus ces croyances qu’incapable de les apprécier, il était séduit par le mystère dont on les entourait. Que de libres-penseurs modernes ne sont-ils pas gagnés à la maçonnerie par le caractère ténébreux de cette association beaucoup plus que par la liberté de leur esprit souvent borné ? Or, avec les rites du Consolamentum célébrés devant des initiés, avec ses signes de ralliement et sa discipline du secret, l’albigéisme était, au treizième siècle, la franc-maçonnerie du midi de la France. Quoi qu’il en soit, ses théories, le nombre de ses adhérents et son organisation, faisaient de cette secte un danger public, et à ce point de vue, elle devait être réprimée. Ceux qui de nos jours, sans le moindre parti pris philosophique ou religieux, ont fait des lois et édicté des pénalités nécessaires contre « les associations de malfaiteurs », ne sauraient blâmer l’Église et saint Dominique d’avoir défendu de même la société contre de semblables fanatiques, qui menaçaient, au treizième siècle, son existence. Sans doute, les moyens ont été violents et même parfois cruels ; personne de nos jours ne penserait à allumer des bûchers pour la défense de l’ordre social ; mais il faut remarquer que le code pénal du moyen âge était beaucoup plus rigoureux que le nôtre et que ces sévérités, qui parfois nous étonnent, ne choquaient alors personne, pas même le bon saint Louis qui les inscrivait dans ses ordonnances. D’ailleurs, on a fait observer depuis longtemps que la procédure inquisitoriale offrait à la défense beaucoup plus de garanties que la procédure civile[51], et d’autre part, les canons des conciles d’Avignon, de Béziers et de Narbonne, édictés précisément contre l’hérésie albigeoise, tempéraient la rigueur de la justice séculière contre les emmurés[52].
[50] Village situé entre Fanjeaux et Castelnaudary, dans le département de l’Aude.
[51] Cf. Douais, La formule Communicato bonorum virorum consilio, des sentences inquisitoriales. (Le Moyen âge, t. XI, p. 157 et suiv.)
[52] Labbe, Concilia, t. XI, pars I, pass.
Sans répugner à des mesures que tout le monde admettait alors, saint Dominique comptait cependant surtout sur la force des exemples. L’un de ceux qui le connurent alors le mieux, l’abbé de Saint-Paul de Narbonne, le dépeignait ainsi dans le procès de canonisation : « le bienheureux Dominique avait une soif ardente du salut des âmes et un zèle sans bornes à leur égard. Il était si fervent prédicateur, que le jour, la nuit, dans les églises, dans les maisons, aux champs, sur les routes, il ne cessait d’annoncer la parole de Dieu, recommandant à ses frères d’agir de même et de ne jamais parler que de Dieu… Il était d’une frugalité si austère qu’il ne mangeait qu’un pain et qu’un potage, sauf en de rares circonstances, par égard pour les frères et les personnes qui étaient à table. J’ai ouï dire à beaucoup qu’il était vierge… Je n’ai pas vu d’homme aussi humble qui méprisât davantage la gloire du monde et ce qui s’y rapporte. Il recevait les injures, les malédictions, les opprobres avec patience et joie, comme des dons d’un grand prix… Il se méprisait grandement et se comptait pour rien. Il consolait avec une tendre bonté les Pères malades, supportant d’une manière admirable leurs infirmités. Je n’ai jamais vu un homme en qui la prière fût plus habituelle. Il passait les nuits sans sommeil, pleurant et gémissant pour les péchés des autres. Il était généreux, hospitalier, donnait volontiers aux pauvres tout ce qu’il avait. Je n’ai pas ouï dire ni su qu’il eût un autre lit que l’église, quand il trouvait une église à sa portée ; si l’église lui manquait, il se couchait sur un banc ou par terre, ou bien encore, il s’étendait sur les sangles du lit qu’on lui avait préparé, après en avoir ôté le linge et les couches. Il aima la foi et la paix et, autant qu’il le put, il fut le fidèle promoteur de l’une et de l’autre[53]. »
[53] Enquête de Toulouse. (Boll., Acta SS., 4 août.)