Aussi, son crédit grandissait-il de jour en jour. Le chanoine qui, en 1206, accompagnait humblement son évêque, était devenu bientôt l’un des personnages les plus influents de l’orthodoxie ; il s’était lié d’amitié avec Foulques, évêque de Toulouse, Garcia de l’Orte, évêque de Comminges, Navar, évêque de Conserans, qui avaient été témoins de son zèle et de sa science dans les controverses. L’un de ses compagnons, le moine cistercien Gui de Vaux-Cernay était devenu évêque de Carcassonne et recourait souvent à son aide et à ses conseils. Il le fit surtout au commencement de 1213. L’attitude menaçante de Pierre, roi d’Aragon, allié des comtes de Toulouse et de Foix, avait forcé Simon de Montfort à demander aux chevaliers du Nord de nouveaux renforts ; les deux évêques de Toulouse et de Carcassonne étaient allés en France pour gagner Philippe-Auguste et son fils Louis à la cause de la croisade et y recruter de nouveaux soldats de la foi. A son départ, Gui confia à saint Dominique le gouvernement spirituel de son diocèse[54] et dès les premiers jours du carême 1213 (fin février), le Bienheureux, accompagné d’Étienne de Metz, s’installa dans le palais épiscopal de Carcassonne. Il n’en continua pas moins ses prédications et comme les hérétiques étaient très nombreux dans cette ville, il leur donna des conférences dans la cathédrale de Saint-Nazaire. Malgré ces occupations, il multiplia ses macérations pendant ce Carême, « ne vivant que de pain et d’eau et n’entrant jamais dans son lit[55] ».
[54] Thierry d’Apolda. (Boll., Acta SS., 4 août.)
[55] Balme, op. cit., t. I, p. 355. — Lacordaire, op. cit., p. 232.
On voulut l’élever lui-même à l’épiscopat. Après la mort de Bertrand d’Aigrefeuille, qui eut lieu en juillet 1212, le chapitre de Béziers le choisit pour évêque, à l’instigation de l’archidiacre Pierre Amiel, le futur archevêque de Narbonne. Bientôt après, l’évêque de Comminges, Garcias de l’Orte, fut transféré au siège archiépiscopal d’Auch, et sur sa recommandation, les chanoines de Saint-Lizier voulurent lui donner pour successeur saint Dominique. Enfin, vers 1215, lorsque l’évêché de Conserans devint vacant par la mort ou la démission de Navar, Garcias de l’Orte essaya encore une fois de promouvoir le Bienheureux à l’épiscopat en le plaçant à la tête de ce diocèse. Mais toujours Dominique refusa avec la plus grande énergie, déclarant « qu’il s’enfuirait la nuit avec son bâton plutôt que d’accepter l’épiscopat[56] ». Ce refus réitéré n’était pas seulement l’effet d’une extrême humilité ; d’après le témoignage de l’abbé de Boulbonne[57], le saint voulait réserver toute sa liberté pour les deux grandes créations dont ses missions lui avaient démontré la nécessité : « il avait, disait-il, à s’occuper de la nouvelle plantation des Prêcheurs et des religieuses de Prouille : c’était son œuvre et sa mission, il n’en prendrait aucune autre. »
[56] Ibidem, t. I, p. 479.
[57] Enquête de Toulouse.
CHAPITRE III
FONDATION DU MONASTÈRE DE PROUILLE.
Les chefs de l’hérésie faisaient grand cas du concours des femmes et ils s’efforçaient de les engager dans leur secte. C’est par elles que la doctrine hérétique se conservait au foyer domestique et se transmettait aux générations suivantes. Si Aimery, seigneur de Montréal, fut l’un des soutiens les plus énergiques de l’albigéisme, c’est que son zèle était sans cesse entretenu par sa mère Blanche et sa sœur Mabilia ; à Fanjeaux, Véziade de Festes, femme de l’un des principaux chevaliers du pays, avait été élevée dans ces doctrines par son aïeule et les avait mises en pratique dès son enfance. Nous avons vu précédemment avec quelle ardeur Esclarmonde de Foix avait pris part à la conférence de Pamiers en faveur du catharisme. Plus tard, l’un des adversaires les plus acharnés des croisés, Bernard-Atho de Niort, déclarait devant les inquisiteurs qu’il devait son zèle hérétique à l’éducation que lui avait donnée sa grand-mère, Blanche de Laurac[58].
[58] Tous ces renseignements sont empruntés aux procès-verbaux inquisitoriaux de 1242-1245.
C’étaient aussi les femmes qui procuraient le plus souvent aux évêques et aux diacres cathares leurs lieux de réunion. La mère du sire de Montréal, l’aïeule de Bernard de Niort, Blanche de Laurac, mit sa maison à leur disposition de 1203 à 1208. Des assemblées hérétiques se tinrent aussi à Fanjeaux, chez Guillelmine de Tonneins, à Montréal, chez Fabrissa de Mazeroles, Ferranda, Serrona, Pagana ; à Villeneuve, chez une autre noble dame, Alazaïs de Cuguro, qui prêchait elle-même l’hérésie. Les femmes du peuple les plus pauvres pouvaient rendre des services d’un autre genre : elles faisaient les commissions et portaient les messages secrets avec d’autant plus de succès que leur obscurité les faisait passer inaperçues. Mendiante, vivant de pain et de quelques noix, Guillelma Marty leur était ainsi de la plus grande utilité ; elle portait aux tisserands hérétiques les commandes de leurs coreligionnaires.