Or, il y avait dans ces pays du Languedoc des nobles qui, par pauvreté, « confiaient aux hérétiques l’entretien et l’éducation de leurs filles[59] ». Ce fut sans doute ainsi qu’à deux ans et demi, Na Garsen Richols fut revêtue, à Bram, en 1195, de l’habit des Parfaites, et Saura à Villeneuve-la-Comtal, à l’âge de sept ans. Ayant à peine atteint sa onzième année, P. Covinens fut livrée aux hérétiques par son frère Pierre Coloma. A Castelnaudary, Guirauda fut initiée « étant encore toute petite ». Arnalde de Frémiac le fut « étant dans l’enfance », et Florence de Villesiscle, à l’âge de cinq ans.

[59] Jourdain de Saxe et Humbert de Romans. (Échard, I, p. 6.)

Pour recueillir ces enfants, on avait organisé de vrais couvents hérétiques. Les femmes qui les composaient, avaient reçu l’initiation complète, se distinguaient par un costume spécial et pratiquaient, dans toute leur rigueur, les observances de la secte. Il y avait un de ces noviciats à Cabaret ; à peine âgée de sept ans, Maurina de Villesiscle y fut amenée auprès de sa tante, « qui y vivait avec ses compagnes ». Blanche de Montréal dirigeait une communauté de ce genre à Laurac. Vers 1200, Saura fut élevée à Villeneuve, dans les mêmes conditions, par Alazaïs de Cuguro et ses compagnes, et dans la même bourgade[60], Bernarde de Ricord présidait à une semblable réunion : Audiarde Ebrarda fut initiée par elle et ses compagnes. Ces communautés correspondaient les unes avec les autres et se prêtaient un mutuel appui, comme des maisons d’un même ordre religieux. En 1206, Dolcia quitta son mari, Pierre Fabre, pour entrer dans l’hérésie ; elle vint à Villeneuve, chez Gaillarde et ses compagnes ; ne s’y trouvant pas sans doute assez en sûreté, elle fut envoyée à Castelnaudary, « chez Blanche et ses compagnes », où elle resta un an, loin de sa famille ; elle quitta ensuite cet asile et vint à Laurac « chez Brunissende et ses compagnes » ; au bout d’un an, elle fut admise comme novice « stetit in probatione ».

[60] « Saura… testis jurata, dixit quod, dum esset septem annorum, fecit se hereticam et stetit heretica induta per tres annos et stabat apud Villam novam cum Alazaicia de Cuguro et sociis suis hereticabus. » (Biblioth. de Toulouse, ms. 609, fo 143.)

Ainsi se formaient ces Parfaites, dont l’apostolat était si fécond chez les femmes. Dans les réunions de la secte, l’élément féminin était toujours très nombreux. A Fanjeaux, la plupart des dames de l’aristocratie étaient de ferventes adeptes de l’hérésie ; la châtelaine elle-même, Cavaers, était affiliée à la secte. Plusieurs d’entre elles ne se contentaient pas de la qualité de Croyantes ; elles demandaient l’initiation complète du Consolamentum, pour devenir des Parfaites. En 1204, dans une réunion solennelle entre toutes, Guilabert de Castres conféra le Consolamentum à trois femmes de l’illustre famille des Durfort et à la suzeraine même du pays, Esclarmonde de Foix[61].

[61] Balme, op. cit., t. I, p. 108.

Au cours de ses missions, saint Dominique ne pouvait pas se désintéresser d’une pareille propagande. D’autre part, les femmes assistaient aux conférences publiques où le Bienheureux discutait avec les hérétiques, et plusieurs furent ainsi ramenées à l’orthodoxie par les arguments de saint Dominique et de Didace. Or, un soir de l’année 1206, raconte Humbert de Romans, saint Dominique, après une de ses prédications en plein air, était rentré dans l’église de Fanjeaux et s’y était mis en prière ; plusieurs élèves des Parfaites se présentèrent à lui et, tombant à ses pieds, se déclarèrent converties par les discours qu’il venait de prononcer : « Serviteur de Dieu, lui dirent-elles, si ce que vous avez prêché aujourd’hui est vrai, voilà longtemps que l’esprit d’erreur nous tient aveuglées ; car ceux que vous appelez hérétiques ont été jusqu’à présent nos maîtres ; nous les appelons Bonshommes, nous avons adhéré de tout cœur à leurs doctrines et maintenant nous sommes dans une cruelle incertitude. Serviteur de Dieu, nous vous en conjurons, priez le Seigneur qu’il nous révèle la foi dans laquelle nous vivrons, nous mourrons et nous serons sauvées. » — « Soyez courageuses, répondit le saint, le Seigneur Dieu, qui ne veut la perte de personne, va vous montrer le maître que vous avez servi jusqu’à maintenant. » Et aussitôt, raconta l’une d’entre elles plus tard, le démon leur apparut sous la forme d’un chat hideux[62].

[62] Humbert de Romans, ch. XII. — Enquête de Toulouse.

Il ne suffisait pas de convertir les Croyantes et les Parfaites ; il fallait encore préserver leur foi naissante contre toutes sortes d’influences contraires. Appartenant souvent à des familles hérétiques, elles avaient à subir les objurgations ou les supplications de leurs proches ; rebutées d’avance par ces difficultés, certaines âmes timides pouvaient reculer devant l’abjuration, qui devait leur susciter d’aussi graves ennuis. Pour y remédier, il fallait créer des lieux de refuge où, après leur conversion, elles viendraient chercher un asile sûr contre tout ce qui pourrait compromettre leur retour à l’Église ; il fallait, en un mot, organiser une œuvre des Nouvelles Converties. Saint Dominique en eut-il seul l’idée, comme le dit Humbert, ou lui fut-elle commune avec Didace, comme le dit Jourdain, c’est ce qu’il est impossible de distinguer. Il faut toutefois remarquer que, lorsque Jourdain écrivait, saint Dominique n’était pas encore canonisé et qu’il l’était du temps d’Humbert ; il est possible qu’après l’acte solennel de canonisation, les historiens dominicains aient eu la tentation toute naturelle de tout rapporter au Bienheureux, et que les religieuses de Prouille aient revendiqué le Saint comme l’unique fondateur de leur communauté.

Des signes merveilleux indiquèrent à saint Dominique l’emplacement que devrait occuper le nouveau monastère. Le soir de la Sainte-Madeleine (22 juillet 1206), il se reposait des fatigues du jour et, assis devant la porte septentrionale de Fanjeaux, il contemplait de cette hauteur la vaste plaine qui s’étendait à ses pieds jusqu’aux pentes de la Montagne-Noire, embrasées par le soleil couchant. Sa vue se portait sur les campagnes du Lauraguais, entre Castelnaudary et Carcassonne, et plus près de lui, sur la place de Montréal solidement assise sur sa colline, sur les villages de Villeneuve, Villasavary, Villesiscle, Bram et Alzonne semés dans la plaine, et sur les « forces »[63] qui marquaient, de leurs tours, les limites du Razès. Et dans son esprit se déroulait le souvenir de ses travaux apostoliques, dont cette région était le théâtre ; il pensait de nouveau à ce couvent qu’il rêvait de fonder pour les nouvelles converties, et il suppliait Notre-Dame de l’inspirer et de l’aider, si telle était la volonté divine. Tout à coup, un globe lumineux descend du ciel, se balance dans l’espace et, après y avoir décrit des sinuosités de feu, se pose au-dessus de la plaine, sur l’église abandonnée de Prouille. Les deux jours suivants, la même merveille se reproduit ; dès lors, plus de doutes, plus d’hésitations : la fondation du monastère de Notre-Dame de Prouille était décidée.