[63] C’étaient des forts, des agglomérations rurales fortifiées. Du Cange traduit le mot forcia par munitio.

Aussitôt, par un acte non daté, mais qui doit se placer entre les mois d’août et de décembre 1206, l’évêque de Toulouse, Foulques, donna « à Dominique d’Osma l’église de Sainte-Marie de Prouille et le terrain adjacent, sur une longueur de 30 pieds », pour les femmes converties ou à convertir[64]. Dans ses Monumenta conventus Tolosani, Percin dit qu’il fallut aussi obtenir le consentement d’une noble dame de Fanjeaux, Cavaers, qui avait des droits sur le territoire de Prouille.

[64] Percin, Monumenta conventus Tolosani, p. 5. Nous ne possédons pas l’authentique de cette donation, mais Percin nous en a transmis une copie qu’il avait trouvée, dit-il, dans an vieux manuscrit du monastère.

Après ces premières démarches, saint Dominique travailla à la constitution du couvent. Humbles en furent les débuts ; les bâtiments ne comprenaient qu’une maison modeste, élevée à la hâte à côté de l’église ; les religieuses n’étaient que neuf et elles purent à peine trouver place dans l’étroit monastère. C’étaient Adalaïs, Raymonde Passarine, Berengère, Richarde de Barbaira, Jordane, Guillelmine de Belpech, Curtolane, Clarette, Gentiane : leur nombre se compléta bientôt par l’arrivée de Manenta et de Guillelmine de Fanjeaux. Elles appartenaient toutes à la noblesse des environs : Jourdain les appelle « nobiles matronae Fanijovis ». Le 21 novembre, elles étaient réunies à Prouille et en établissant, le 27 décembre, la clôture monastique, saint Dominique les séparait définitivement du monde. Elles vécurent dès lors derrière leurs grilles, sous la direction de leur saint fondateur, consacrant leurs journées et la plus grande partie de leurs nuits au travail des mains, à la prière et à la contemplation religieuse. Elles n’eurent pas de règle fixe tant que Dominique fut près d’elles ; mais plus tard, lorsque le développement de l’Ordre des Prêcheurs eut réclamé sa présence à Rome, il donna aux sœurs cloîtrées de Prouille et de Saint-Sixte des constitutions, qui devinrent la règle des religieuses dominicaines du grand Ordre[65].

[65] Nous les étudions au chapitre VII.

Né dans le dénuement, le couvent ne tarda pas à recevoir des dons ; dès 1207, l’archevêque de Narbonne, Bérenger, lui assignait l’église paroissiale de Saint-Martin de Limoux[66]. Nous ne suivrons pas un à un les progrès matériels que fit le monastère du vivant du Bienheureux. Qu’il nous suffise de rappeler que Simon de Montfort fut son principal bienfaiteur et qu’à sa suite, les chevaliers de la croisade voulurent marquer, par des donations à Prouille, leur admiration pour saint Dominique ; et ainsi, le plus souvent avec les dépouilles des faidis, se constituèrent les domaines de Bram et Sauzens, de Fanjeaux, d’Acassens et de Fenouillet. Esprit pratique autant qu’âme mystique, Dominique administra avec habileté le petit patrimoine de ses religieuses ; aidé de son ami Guillaume Claret, le procureur du monastère, il sut, en plusieurs circonstances, faire d’habiles achats pour réunir les possessions dispersées et constituer des domaines homogènes et faciles à gérer.

[66] Sur les raisons probables de cet acte et sur les autres donations qui furent faites à saint Dominique, pour son couvent de Prouille, cf. notre article sur Saint Dominique et la fondation du monastère de Prouille. (Revue historique, t. LXIV, p. 225.)

Il s’efforça surtout d’assurer à son humble fondation les garanties si nécessaires en ces temps troublés et dans un pays sans cesse agité par des guerres. Il ne se contenta pas d’obtenir de Simon de Montfort la confirmation particulière de chaque donation ; il lui demanda encore des privilèges généraux et, le 13 décembre 1217, quelques semaines avant sa mort, le chef de la croisade mandait à ses sénéchaux de Carcassonne et d’Agen, de prendre sous leur sauvegarde spéciale les biens de « son cher frère Dominique », comme si c’étaient les siens propres[67]. Quelques années plus tard, lorsque, après la mort de Simon de Montfort, la noblesse méridionale sembla ressaisir le terrain perdu, il était à craindre que le monastère dût restituer les biens qu’on lui avait assignés sur les dépouilles des vaincus. Saint Dominique et ses délégués trouvèrent moyen de faire confirmer les possessions du couvent par les seigneurs indigènes eux-mêmes, en particulier par Raymond VII, comte de Toulouse, et Raymond Roger, comte de Foix[68].

[67] Balme, op. cit., t. II, p. 55.

[68] Ibid., t. II, p. 56.