Quelque puissante que fût la protection des princes, il ne la jugea pas suffisante : ayant recours à la seule autorité qui lui parût souveraine dans le monde, celle du Saint-Siège, il sollicita la sauvegarde apostolique. Il l’obtint une première fois d’Innocent III, le 8 octobre 1215, une seconde fois d’Honorius III, le 30 mars 1218[69]. Ces deux actes pontificaux réglaient pour l’avenir les conditions d’existence du monastère. Ils le plaçaient tout d’abord sous la protection de saint Pierre. « Or, dit M. Paul Fabre, le but de la protection apostolique est d’assurer l’intégrité de l’objet sur lequel elle s’exerce. Deux sortes de dangers sont à craindre pour l’être organisé, les atteintes du monde extérieur et la diminution de l’énergie vitale. Les monastères protégés par l’Apôtre sont assurés contre ce double péril : d’une part, il est interdit à toute puissance humaine d’inquiéter les moines ou de mettre la main sur leurs biens ; de l’autre, il est établi que les moines auront le pouvoir de choisir librement leur chef, c’est-à-dire la possibilité d’échapper à ce qu’on pourrait appeler la sécularisation par le dedans[70]. » Tels furent les avantages que saint Dominique demanda à la protection apostolique pour son monastère. Les religieuses étaient placées sous la règle de saint Augustin, la prieure devait être librement élue par ses sœurs ; le monastère pouvait recevoir quiconque y voudrait faire profession et conserver l’exercice du culte, même en temps d’interdit ; il avait le droit de sépulture. Il était mis à l’abri de toute tyrannie séculière ; car il était défendu à toute puissance de lui réclamer des dîmes et des redevances, et quiconque voulait attenter à ses libertés, était menacé de l’excommunication et de l’indignation divine. Il était même préservé de l’arbitraire épiscopal ; car personne, sauf le pape, ne pouvait lancer contre lui les sentences ecclésiastiques et si le saint chrême, la consécration des autels et des églises devaient être sollicitées de l’ordinaire, le couvent pouvait recourir à tout autre évêque, dans le cas où le sien voudrait abuser de ses prérogatives pour l’asservir. Il faut remarquer toutefois que, soustrait à l’arbitraire de l’autorité épiscopale, le monastère n’était pas exempté de sa juridiction normale. Honorius III stipule au contraire que le pouvoir de l’évêque de Toulouse, ordinaire du lieu, restera dans son intégrité[71]. Enfin, par ces deux bulles, Innocent III et Honorius III garantissaient au couvent la libre possession de ses biens, présents et à venir, et menaçaient des peines les plus graves ceux qui tenteraient de les usurper. Lorsqu’il eut obtenu ces deux bulles, saint Dominique put considérer comme atteint l’un des deux objets qu’il poursuivait lorsqu’il refusa l’épiscopat. Le monastère allait désormais se développer librement dans ses pieuses pratiques, atteindre le nombre de cent quarante religieuses, un siècle plus tard, et étendre ses possessions dans les plaines du Lauraguais et les collines du Razès.
[69] Balme, op. cit., t. II, p. 2 et 3.
[70] P. Fabre, Étude sur le Liber censuum de l’Église Romaine, p. 73.
[71] « Salva Sedis apostolicæ auctoritate et diocesani episcopi canonica justitia. »
CHAPITRE IV
FONDATION DE L’ORDRE DES PRÊCHEURS.
1206-1216.
A l’origine de leur carrière apostolique, Didace et Dominique n’étaient que les auxiliaires de la mission cistercienne et tiraient d’elles leurs pouvoirs. Pierre de Castelnau, religieux de Fontfroide, et Arnaud, abbé de Cîteaux, avaient seuls le droit d’agir au nom du Saint-Siège. Cela est si vrai que dans les lettres testimoniales que saint Dominique délivrait aux nouveaux convertis, il déclarait les avoir réconciliés « par l’autorité de l’abbé de Cîteaux ». Dans les circonstances les plus solennelles, les missionnaires espagnols s’effaçaient au second rang, les cisterciens paraissaient au premier. Ainsi, lorsqu’on voulut forcer le roi d’Aragon à se déclarer contre l’hérésie, ce furent deux moines de Fontfroide, Pierre de Castelnau et Frère Raoul, qui allèrent le trouver ; et quand Raymond VI fut excommunié pour sa connivence avec l’hérésie, il le fut par Pierre de Castelnau.
Toutefois, si Didace et Dominique n’avaient aucune autorité officielle, nous avons vu plus haut combien grande était l’influence que leur donnaient leur austérité et leur zèle. Ils virent bientôt se grouper autour d’eux quelques hommes zélés, désireux de prêcher sous leurs ordres. Jourdain de Saxe nous dit que lorsque, en 1206, Didace retourna en Espagne, il confia à la direction spirituelle de Dominique et aux soins matériels de Guillaume Claret ceux de ses compagnons qu’il laissait en Languedoc. Cette association de missionnaires était des plus humbles ; elle ne se composait que de peu de personnes, « pauci » ; après le départ de Didace, Dominique resta presque seul, « quasi solus ». Ses ressources étaient si faibles que, lorsque l’évêque d’Osma revint en Espagne, c’était pour y recueillir des aumônes de plus en plus nécessaires[72].
[72] Jourdain de Saxe (Échard, op. cit., p. 6).
Devenu, par la mort de son évêque, le chef du petit troupeau, Dominique chercha à l’accroître et à l’organiser. Dans cette entreprise, le Bienheureux fut puissamment aidé par Foulques, évêque de Toulouse.
Né à Gênes, ancien religieux de l’abbaye cistercienne de Toronet, Foulques avait remplacé Pierre de Rabasteins, déposé du siège de Toulouse à cause de sa complaisance pour l’hérésie. Dès les premiers jours de son épiscopat, il montra le zèle le plus ardent pour la foi catholique. Chassé par les hérétiques de sa cathédrale et de Toulouse, on le trouve dans l’armée des croisés, où il assiste Simon de Montfort de ses conseils et de son expérience ; dans les conciles, où il inspire des mesures, aussi sévères qu’efficaces, pour la répression de l’hérésie ; dans les différentes paroisses de son diocèse, où il se prodigue pour la défense de la vérité, la prêchant lui-même, discutant avec les ministres vaudois dans des conférences publiques, réformant son clergé et multipliant les œuvres de propagande. Il rencontra saint Dominique dans plusieurs réunions publiques ; les deux apôtres se comprirent et dès lors une sainte amitié les unit. Saint Dominique mit tout son zèle au service de Foulques, son évêque ; et Foulques appuya de toute son influence les généreuses entreprises de Dominique ; l’Église et l’histoire ne saurait séparer leurs mémoires.