En donnant au Bienheureux l’église de Notre-Dame de Prouille, Foulques avait contribué à la fondation du monastère des femmes ; en nommant saint Dominique curé de Fanjeaux, il assura les premières ressources à l’Ordre des hommes. Il nous est difficile de préciser la date de cet acte ; il est sûrement antérieur au 25 mai 1214 ; car, à cette date, Foulques abandonnait aux religieuses de Prouille certaines rentes, « du consentement de Frère Dominique, chapelain de Fanjeaux[73] ». Assez considérables, les revenus de cette paroisse servirent à l’entretien du saint et de ses compagnons.
[73] Gallia christiana, t. XIII, Inst., p. 243 : « de assensu et voluntate fratris Dominici, cappellani de Fanojovis. »
Saint Dominiks se tenoit
Le bénéfice d’une église
Qui au Faniat était assise
Por ses compaignons et por li[74].
[74] Li Romans saint Dominike. — Balme, op. cit., t. I, p. 451.
Non moins dévoué que Foulques aux œuvres de saint Dominique, Simon de Montfort fit de son côté un don important à « la Sainte Prédication », vers le mois de septembre 1214. Depuis le 28 juin, l’armée des croisés assiégeait l’une des citadelles de l’hérésie, le château fort de Casseneuil en Agenais ; elle le prit et presque aussitôt Monfort en fit don à saint Dominique. Cette acquisition dut accroître d’une manière sensible les revenus de la mission, car, parlant des origines de son Ordre, Jourdain de Saxe mentionne au premier rang de ses ressources, les revenus de Casseneuil et de Fanjeaux.
Fort des encouragements que lui prodiguaient les évêques et les chevaliers, à l’exemple de Foulques et de Simon, saint Dominique conçut peu à peu le projet de donner plus de cohésion à son œuvre. Il y fut aidé d’une manière toute particulière par l’évêque de Toulouse. Par un acte de juillet 1215, Foulques institua canoniquement l’Ordre naissant dans son diocèse, lui assignant pour mission de combattre perpétuellement pour l’extension de l’orthodoxie et de la morale, l’extirpation de l’hérésie et des mauvaises mœurs. « Comme l’ouvrier mérite un salaire, et que le prédicateur de l’Évangile doit vivre de l’Évangile », il lui assignait en même temps d’importants revenus, lui cédant à jamais le sixième de toutes les dîmes paroissiales. La concession était si importante que l’évêque eut soin de mentionner l’approbation qu’avaient donnée à cet acte son chapitre et son clergé ; peut-être même ne se rendit-il pas un compte exact de l’étendue de sa libéralité ; car plus tard, il en négocia l’annulation avec saint Dominique.
Jusqu’alors, la Sainte Prédication n’avait pas de demeure fixe. Comme le Sauveur, Dominique envoyait ses disciples, deux à deux, de bourgade en bourgade, et lui-même, hors de son presbytère, ne s’arrêtait que dans les hôtelleries, quand ce n’était pas au bord des fontaines ou dans les fossés des chemins[75]. Or, en 1219, survint un événement qui fixa les destinées, jusqu’alors errantes, de la Prédication. A Toulouse, saint Dominique s’était attaché un jeune homme, Pierre Seila, qui appartenait à une famille de riches bourgeois, et dont le père avait rempli les fonctions de viguier. Bientôt, cet ami se plaça plus étroitement sous sa direction et décida d’entrer dans l’Ordre naissant ; il partagea avec ses frères le patrimoine, jusqu’alors indivis, et il abandonna à saint Dominique tout ce qui lui revenait ; c’était une propriété et plusieurs immeubles[76]. Saint Dominique garda pour sa résidence une maison, sise près du Château-Narbonnais, et, dès le mois d’avril, il y établit ses frères. Ainsi fut fondé le premier couvent fixe des Frères Prêcheurs (25 avril 1219). « Tout aussitôt, dit Jourdain de Saxe, ils se mirent à vivre en commun, à descendre de plus en plus dans l’humilité et à se conformer aux pratiques de la vie religieuse. » C’est ce qui faisait dire plus tard à Pierre Seila, devenu prieur du couvent de Limoges, « qu’il avait eu l’honneur de recevoir l’Ordre chez lui avant qu’il eût été reçu lui-même dans l’Ordre ». Les Prêcheurs ne firent que passer dans la maison du Château-Narbonnais ; car l’année suivante, ils furent établis par Foulques dans l’église de Saint-Romain.