[18] Cf. Histoire du Languedoc par dom Vaissète (éd. Molinier), t. VI, p. 154 et suiv.
L’hérésie était si solidement implantée dans le pays qu’elle s’y était organisée, opposant sa hiérarchie à la hiérarchie catholique. Toulouse et Carcassonne avaient chacune son évêque albigeois : avant la croisade, Isarn de Castres était à Carcassonne « l’évêque des hérétiques », à Toulouse, c’étaient Bernard de la Mothe et Bertrand Marty. Les évêques étaient assistés de diacres qui avaient une résidence fixe dans un grand village, autour duquel ils rayonnaient, prêchant la doctrine nouvelle ou présidant aux rites de l’initiation ou Consolamentum. Raymond Bernard était diacre à Montréal, Guilabert de Castres l’était à Fanjeaux, avant de devenir lui-même évêque de Toulouse. Enfin, comme dans la primitive Église, on distinguait deux sortes de fidèles : les uns, les Parfaits ou Bonshommes, avaient reçu l’initiation complète ou Consolamentum, toute la doctrine leur était révélée et ils devaient l’enseigner et la répandre ; ils étaient astreints aux abstinences, aux jeûnes, au célibat et à toutes les observances de la secte ; parfois, ils se distinguaient par un costume spécial. Ceux qui avaient ainsi fait profession étaient en quelque sorte les membres actifs de la communauté hérétique. Les autres leur témoignaient le plus grand respect, les « adoraient », quand ils se trouvaient en leur présence, demandaient à genoux leur bénédiction, mangeaient le pain et les aliments qu’ils avaient bénis et pourvoyaient à leur entretien et à leur défense. Ceux que nos documents appellent les Croyants, credentes haereticorum, étaient des adhérents plutôt que des initiés ; c’était en quelque sorte le tiers ordre de l’hérésie. Ils avaient foi dans les doctrines de la secte et les acceptaient aveuglément ; ils donnaient aux Parfaits l’aide dont ils avaient besoin, assistaient aux réunions qu’ils présidaient ; mais ils continuaient leur genre de vie habituelle, se mariaient, avaient des enfants, et ne se distinguaient des fidèles que par leur mépris pour l’Église, ses dogmes et ses pratiques, à moins qu’un intérêt particulier ne les engageât à modérer ou à dissimuler leurs sentiments : souvent ils demandaient le Consolamentum à leur lit de mort.
L’hérésie était pratiquée ouvertement dans le Lauraguais, le Razès, le Carcassès[19] et tout le comté de Toulouse, au commencement du treizième siècle. Avant la croisade, l’évêque Isarn de Castres tint des assemblées à Cabaret, dans la Montagne-Noire. Raymond de Simorre promena ses prédications entre Carcassonne et Castelnaudary : on le signale tour à tour à Aragon et à Montalive, près de Fanjeaux. En 1206, Isarn de Castres fit une tournée pastorale aux environs de Montréal ; et à Villeneuve, il conféra le Consolamentum à Audiarda Ebrarda. Guilabert de Castres avait une maison à Fanjeaux et y enseignait publiquement les doctrines albigeoises[20].
[19] Ces pays répondaient à peu près, le premier aux arrondissements de Villefranche et de Castelnaudary, le second à celui de Limoux, le troisième aux cantons de Carcassonne.
Fanjeaux et Montréal sont aujourd’hui des chefs-lieux de canton, le premier dans l’arrondissement de Castelnaudary, le second dans celui de Carcassonne.
[20] Ces renseignements sur les menées des hérétiques en Languedoc, au commencement du treizième siècle, nous sont fournis par les précieux registres des inquisiteurs toulousains conservés à la Bibliothèque de Toulouse, en particulier dans le ms. 609.
Déjà du temps de saint Bernard, presque toute la chevalerie du Languedoc était hérétique : « fere omnes milites », dit avec découragement le saint abbé de Clairvaux. La situation était la même, en 1206, et Innocent III ne se trompait pas quand il attribuait les progrès de l’albigéisme à la faveur que lui témoignait la noblesse. Très souvent, c’était chez des chevaliers et même chez les seigneurs du pays, que les Parfaits tenaient leurs réunions, et dans l’assistance, figuraient les plus grands noms des alentours.
Toutefois, il ne faudrait pas croire que si les hérétiques ont tenu tout particulièrement à l’adhésion des seigneurs et à leur protection, ils aient négligé les classes, plus humbles mais aussi plus nombreuses, des bourgeois et des paysans. Aux environs de Caraman et de Verfeil, sur les confins du Toulousain et du Lauraguais, la population tout entière leur était gagnée et peu de personnes mouraient sans le Consolamentum. A Fanjeaux et à Montréal, les laboureurs travaillaient le dimanche et les jours de fête, et parce qu’il en fit le reproche à l’un d’eux, le jour de Saint-Jean-Baptiste, saint Dominique faillit être assassiné au Champ du Sicaire. Pour attirer les artisans, les Parfaits avaient établi des ouvroirs et des ateliers, — on dirait de nos jours des patronages, — où l’on enseignait aux jeunes gens les doctrines hérétiques en même temps qu’un métier ; il y en avait plusieurs dans la seule bourgade de Fanjeaux.
En somme, à l’arrivée de Didace et de saint Dominique, le comté de Toulouse et en particulier le Lauraguais et le Razès étaient pénétrés profondément par l’hérésie. Elle s’affichait ouvertement, chantait ses cantiques dans les églises mêmes de Castelnaudary, spoliait de ses dîmes l’évêque de Toulouse, menaçait dans sa cathédrale le chapitre de Béziers et le forçait à s’y fortifier[21]. Or le triomphe de l’albigéisme aurait été la ruine du christianisme, dont il était la négation radicale.
[21] Histoire du Languedoc, loc. cit.