Ce fut après les fêtes de Pâques 1218, qu’il décida d’y envoyer de Rome trois de ses frères. Toujours bienveillant pour l’Ordre, Honorius III leur donna des lettres de recommandation[127], et ils partirent à la fin du mois d’avril. Ils s’établirent dans un modeste hôpital, fondé dans les faubourgs de la ville pour les pèlerins et les voyageurs, et tenu par des chanoines réguliers de l’abbaye de Roncevaux. « En cette année 1218, dit une chronique bolonaise[128], trois Frères de l’Ordre des Prêcheurs vinrent pour la première fois à Bologne ; ils se disaient envoyés par un certain Maître Dominique, Espagnol. Comme ils paraissaient de saintes gens, on leur donna l’église de Sainte-Marie de Mascarella. » Les débuts de cette fondation furent difficiles : « Les Frères, dit Jourdain de Saxe, eurent à souffrir les angoisses de la plus extrême pauvreté[129]. » Mais tout changea à l’arrivée du bienheureux Réginald.

[127] Cartulaire de saint Dominique, t. II, p. 183.

[128] Bibl. univ. de Bologne. — Chron. de Borselli.

[129] Jourdain de Saxe, Scrip. Ord. Prædic., t. I, p. 18.

Docteur en décret, dès 1206, Réginald[130] avait enseigné avec éclat, pendant cinq ans, le droit canon à l’Université de Paris ; en 1212, il avait été nommé doyen de l’importante collégiale de Saint-Aignan d’Orléans. Or, en 1218, il vint à Rome pour y prier au tombeau des Apôtres et gagner de là les Lieux saints. « Mais, déjà, dit Humbert de Romans[131], Dieu lui avait inspiré le désir d’abandonner toutes choses pour la prédication de l’Évangile, et il se préparait à ce ministère, sans savoir encore de quelle façon il le remplirait ; car il ignorait qu’un Ordre de prédicateurs eût été établi. Or, il advint que dans un entretien avec un cardinal, il lui ouvrit son cœur à ce sujet, lui disant qu’il songeait à tout quitter pour prêcher Jésus-Christ çà et là, dans un état de pauvreté volontaire. Alors, le cardinal lui dit : « Voici justement qu’un Ordre vient de s’élever qui a pour but d’unir la pratique de la pauvreté à l’office de la prédication, et nous en avons dans la ville le Maître, qui annonce lui-même la parole de Dieu. » Ayant ouï cela, maître Réginald s’empressa de chercher le bienheureux Dominique, et de lui révéler le secret de son âme. La vue du Saint et la grâce de son discours le séduisirent, et il résolut dès lors d’entrer dans l’Ordre[132]. » — « Il fit aussitôt profession religieuse entre les mains de saint Dominique, continue le bienheureux Jourdain ; sur les instances de son évêque, et avec la permission du saint, il alla outre-mer, et de retour, se rendit à Bologne[133]. »

[130] Voir la notice que lui consacre Échard, Script. Ord. Prædic., t. I, p. 89.

[131] Humbert de Romans ap. Boll., Acta SS., 4 août.

[132] Les plus anciens chroniqueurs de l’Ordre rapportent que, bientôt après, dans une de ses maladies, Réginald vit en songe la Sainte Vierge, et qu’elle lui montra l’habit que les religieux devaient adopter, à la place du costume de chanoine régulier qu’ils portaient jusqu’alors. (Cf. Jourdain de Saxe, no 34, Constantin d’Orvieto, no 24, Humbert, no 24, Thierry d’Apolda, livre II, chap. 1.)

[133] Jourdain de Saxe, no 35.

Ses études juridiques, sa réputation de canoniste, le désignaient en effet pour la direction du modeste couvent qui venait de se fonder dans la ville du Droit. Il y arriva, le 21 décembre 1218, et aussitôt il se mit à prêcher. « Sa parole est brûlante, dit Jourdain ; son éloquence, comme une torche ardente, embrase les cœurs de ceux qui l’entendent. Tout Bologne est en feu. Il semble qu’un nouvel Élie est apparu[134]. » Sa réputation de science attire dans son auditoire les étudiants et les maîtres, et bientôt, ni les uns ni les autres ne peuvent se soustraire à son influence. Plusieurs d’entre eux quittent le monde pour l’humble demeure de la Mascarella ; l’éloquence de Réginald multipliant les vocations, les familles et les maîtres commencent à redouter pour leurs enfants et leurs élèves l’influence irrésistible du Prêcheur. Dans ses Vies des Frères, Gérard de Frachet raconte un trait qui prouve combien était puissante la parole de Réginald[135]. « Lorsque Frère Réginald, de sainte mémoire, autrefois doyen d’Orléans, prêchait à Bologne, et attirait dans l’Ordre des ecclésiastiques et des docteurs de renom, Maître Monéta, enseignait les arts et était fameux dans toute la Lombardie. Voyant la conversion d’un si grand nombre d’hommes, il commença à craindre pour lui-même. C’est pourquoi, il évitait avec soin Frère Réginald et détournait de lui ses étudiants. Mais, le jour de la fête de saint Étienne, ses élèves l’entraînèrent au sermon, et comme il ne pouvait s’empêcher de s’y rendre, soit à cause d’eux, soit pour d’autres motifs, il leur dit : « Allons d’abord à Saint-Procule pour entendre la messe. » Ils y allèrent en effet, et entendirent non pas une messe, mais trois. Monéta faisait exprès de traîner le temps en longueur, pour ne pas assister à la prédication. Cependant, ses élèves le pressaient, et il finit par leur dire : « Allons maintenant. » Lorsqu’ils arrivèrent à l’église, le sermon n’était pas encore achevé et la foule était si grande que Monéta fut obligé de se tenir sur le seuil. A peine eut-il prêté l’oreille qu’il fut vaincu. L’orateur s’écriait en ce moment : « Je vois les cieux ouverts ! Oui, les cieux sont ouverts à qui veut voir et à qui veut entrer ; les portes sont ouvertes à qui veut les franchir. Ne fermez pas votre cœur, et votre bouche, et vos mains, de peur que les cieux ne se ferment aussi. Que tardez-vous encore ? Les cieux sont ouverts ! » Aussitôt que Réginald fut descendu de chaire, Monéta, touché de Dieu, alla le trouver, lui exposa son état et ses préoccupations, et fit vœu d’obéissance entre ses mains. Mais, comme beaucoup d’engagements lui ôtaient sa liberté, il garda encore l’habit du monde pendant une année, du consentement de Frère Réginald, et cependant, il travailla de toutes ses forces à lui amener des auditeurs et des disciples. Tantôt c’était l’un, tantôt l’autre, et chaque fois qu’il avait fait une conquête, il semblait prendre l’habit avec celui qui le prenait. »