Peu de temps après, fut fondé le couvent de Milan. Lorsque, revenant d’outre-monts, saint Dominique s’était arrêté dans cette ville, il avait été prié d’y envoyer plusieurs Frères. Elle était infestée d’hérétiques vaudois et patarins et semblait avoir un besoin tout spécial du zèle des Prêcheurs. Cela suffit à décider saint Dominique : à peine de retour à Bologne, il choisissait deux religieux d’élite, Jacques d’Aribaldi et Roboald de Monza, et les envoyait à Milan. Ils y arrivèrent dans les premiers jours de 1220 et ils reçurent l’hospitalité chez le Chapitre de Saint-Nazaire, qui avait accueilli leur maître à chacun de ses voyages.

L’occasion semblait favorable pour l’établissement, dans cette ville, d’un couvent dominicain. L’ami et le protecteur de l’Ordre, le cardinal évêque d’Ostie, Hugolin, avait été envoyé à Milan par le pape Honorius III, pour négocier la paix entre cette puissante cité et la commune voisine de Crémone. D’autre part, Hugues de Setara, cimiliarque et vicaire de l’archevêque, et la majeure partie du chapitre furent tout à fait gagnés aux nouveaux venus dès qu’ils furent témoins de leurs prédications et des merveilleux résultats de leur zèle apostolique. Le cardinal d’Ostie mit tout en œuvre pour fixer les Dominicains à Milan et leur y procurer un asile définitif. Il choisit pour cela l’église de Saint-Eustorge. Les prêtres qui la desservaient, résignèrent leurs dignités et emportant leurs vases sacrés, leurs ornements et leurs revenus, ils se retirèrent dans l’église Saint-Laurent. Hugolin les remplaça par les Frères Prêcheurs, qui trouvèrent Saint-Eustorge dans le plus grand dénuement. Les soixante livres de revenus qui lui étaient restées, suffisaient à peine aux réparations les plus urgentes ; la pauvreté présidait une fois de plus à l’établissement des Prêcheurs. Ce fut le 15 mars 1220 que l’Ordre reçut des représentants du Pape et de l’archevêque de Milan, l’église de Saint-Eustorge[138].

[138] Quétif et Échard.

La ville de Viterbe reçut, en même temps, les disciples de saint Dominique. Elle tendait à devenir l’une des principales résidences du Saint-Siège. Plusieurs Papes du douzième siècle y avaient séjourné ; Innocent III y avait passé une partie des années 1207 et 1209 ; enfin, Honorius III venait de s’y établir en octobre 1219, quand saint Dominique partit de Bologne pour la Curie. Ce fut ce qui le décida à fonder dans cette cité un couvent de son Ordre ; il en confia le soin à cinq religieux qu’il emmena de Bologne avec lui, en novembre 1219, Bonvisi, Paul de Venise, Guillaume de Montferrat, Frugère et Tancrède.

Le nouveau couvent trouva la meilleure des protections dans la personne de l’illustre Rainerio Capocci, cardinal de Sainte-Marie-in-Cosmedin. Animé d’une dévotion toute spéciale pour la Vierge, Capocci vit en songe une noble dame, d’une beauté incomparable, qui tenait un cierge allumé ; elle prit le cardinal par la main et le mena dans une forêt voisine qu’elle incendia avec son cierge, sur une vaste étendue. Éveillé en sursaut, Capocci voulut savoir le sens de cette étrange vision et il alla consulter un saint vieillard, nommé Albus, qui vivait dans la solitude non loin de Viterbe et dont il avait déjà suivi plusieurs fois les sages conseils. Or, la même nuit, Albus avait vu, de son côté, la Mère de Dieu sur son trône royal et elle lui avait manifesté ses desseins sur le cardinal Capocci ; elle voulait qu’il lui construisît une église dans la forêt où elle l’avait conduit en songe. Instruit par Albus, Capocci obéit aux ordres de la Vierge et non loin de Monte-San-Martino, au milieu des bois, il entreprit la construction d’une église magnifique. Il l’avait à peine commencée, qu’il se lia d’amitié avec saint Dominique, il la lui offrit pour ses religieux, avec le couvent qu’il avait fait élever. Telle fut l’origine merveilleuse de ce monastère de Sainte-Marie a Gradi, qui ne tarda pas à devenir célèbre, grâce à sa riche bibliothèque qu’il tint de la libéralité de Capocci, et aux richesses artistiques de son église (1220)[139].

[139] Nous empruntons ce récit à Ciaconius, Historia pontificum Romanorum et S. R. E. cardinalium, t. II, p. 34.

Comme s’il voulait marquer une préférence pour l’Espagne, sa patrie, saint Dominique apporta un soin tout particulier à la diffusion de l’Ordre dans les royaumes d’Aragon, de Castille et de Portugal. Après l’assemblée de Prouille, d’août 1217, il avait envoyé au delà des Pyrénées, d’un côté, Suéro Gomez et Pierre de Madrid, de l’autre, Michel de Uzéro et Dominique de Ségovie. Les deux premiers prêchèrent en Portugal avec succès, les deux autres réussirent moins bien, et « parce qu’ils ne purent pas fructifier, comme ils l’avaient désiré, au bout de quelques mois d’un labeur pénible et inutile, ils rejoignirent leur Bienheureux Père en Italie. » Saint Dominique sentit la nécessité de fortifier lui-même l’œuvre encore incertaine de ses religieux. Emmenant avec lui Dominique de Ségovie, il partit pour l’Espagne dans les derniers jours de 1218 ; il traversa les Pyrénées au col de Roncevaux, passa par Pampelune et vint sans doute à Burgos, présenter au roi de Castille les bulles pontificales qui mettaient l’Ordre sous la protection apostolique. Prêchant à chacune de ces stations, il se rendit ensuite à Ségovie, où il fonda le premier couvent espagnol de l’Ordre (février 1219). Après avoir placé à la tête de ce monastère naissant Frère Corbolan, il continua sa route vers le sud, et vint rejoindre, à Madrid, Pierre de Medina. Ce dernier exerçait depuis plus d’un an son apostolat dans cette ville, groupant autour de lui de nouveaux Frères et inspirant à des femmes pieuses le désir d’embrasser la vie religieuse. Dominique acheva ce qui avait été commencé, et il institua à Madrid un couvent sur le modèle de celui de Prouille, où des religieuses cloîtrées étaient confiées à la garde et aux soins des Frères Prêcheurs[140].

[140] Échard, op cit., t. I, p. 18.

Il leur témoigna la même sollicitude qu’à leurs sœurs de Prouille. Il prit soin lui-même de leur tracer leur règle de vie dans une lettre que nous a conservée le cardinal d’Aragon[141]. « Nous nous réjouissons, leur disait-il, et nous remercions Dieu de ce qu’il vous a favorisées de cette sainte vocation et vous a délivrées de la corruption du monde. Combattez, mes filles, l’antique ennemi du genre humain, en vous appliquant au jeûne ; car sachez que nul ne sera couronné s’il n’a pas combattu. Je veux que dans les lieux claustraux, c’est-à-dire au réfectoire, au dortoir, à l’oratoire, vous gardiez le silence, et qu’en toute chose vous observiez la règle. Que personne ne sorte de son couvent, que personne n’y entre, si ce n’est l’évêque et les supérieurs qui y viendraient pour prêcher ou faire la visite canonique. Ne soyez avares ni de veilles ni de disciplines ; obéissez à la prieure ; ne perdez pas votre temps en bavardages. Comme nous ne pouvons pas vous envoyer des secours temporels, nous nous garderons de vous imposer la charge de recevoir des frères ou d’autres personnes… Notre frère très cher, Fr. Mannès, qui n’a pas mesuré sa peine pour vous conduire à ce saint état, prendra toutes les dispositions qui lui paraîtront convenir à votre vie sainte et religieuse. Nous lui donnons pouvoir de visiter et de corriger le couvent, et même, s’il le fallait, de changer la prieure, avec le consentement de la majorité d’entre vous. »

[141] Arch. de l’Ordre, ms. Ll.