Comme en France et en Italie, les Dominicains avaient besoin en Espagne d’une maison d’études. Ce fut la raison d’être du couvent qui fut fondé, en 1219, auprès de l’Université de Palencia. Rien ne prouve formellement que saint Dominique ait présidé à cette création ; mais si l’on se rappelle qu’il avait fait lui-même ses études dans les écoles de cette ville, et si l’on rapproche cette fondation de celles des couvents de Bologne et de Paris, il est impossible d’y méconnaître l’action du bienheureux. « Si saint Dominique, dit avec raison le R. P. Balme, n’a pas été le fondateur immédiat de ce couvent, il est permis de présumer que, lors de son voyage dans sa patrie, quelques mois auparavant, il a été l’inspirateur et le conseiller de ce projet, pour l’heure où le Seigneur en rendrait l’exécution possible. »

De retour à Rome, saint Dominique continua à travailler à la propagation de l’Ordre en Espagne ; il y fut aidé par un illustre canoniste de l’Université de Bologne, le Catalan Raymond de Pennafort, qui devait plus tard revêtir l’habit des Prêcheurs, gouverner l’Ordre comme Maître général et en être l’un des premiers saints. A Bologne, Raymond avait été témoin des merveilles qu’opérait Réginald ; comme les professeurs de droit, ses collègues, il avait subi son ascendant, et sa sympathie était acquise aux Dominicains. Lorsque en 1219, l’évêque de Barcelone, Bérenger de Palou, passa par Bologne pour se rendre à la cour pontificale, Raymond lui vanta les mérites de l’Ordre nouveau, et lui inspira le désir de l’établir dans sa ville épiscopale. Arrivé à Viterbe, Bérenger obtint de saint Dominique qu’il lui cédât quelques frères de Bologne pour la fondation qu’il méditait, et, les emmenant avec lui et avec Raymond de Pennafort, il les installa à Barcelone, en décembre 1219. Un des principaux citoyens de la ville, Pierre de Gruny, les reçut chez lui et les garda trois ans, jusqu’à la fondation définitive du couvent, en 1222.

Tandis que saint Dominique était ainsi occupé à l’extension de l’Ordre en France, en Italie, en Espagne, son attention était attirée jusque sur les régions les plus lointaines et les moins connues de l’Europe. Il avait toujours désiré se consacrer à l’évangélisation des païens et des barbares, et la Providence semblait lui fournir les moyens de consacrer à cette œuvre une part de l’activité de ses fils spirituels. Transféré par le Saint-Siège à l’archevêché de Gnesen, l’évêque de Cracovie, Yves Odrowantz, vint à la cour pontificale, dans les premiers jours de 1220, pour les affaires de sa promotion. Il était accompagné de ses deux neveux, Hyacinthe et Ceslas, chanoines de Cracovie, et de deux gentilshommes, Hermann le Teutonique et Henri de Moravie. Après avoir pris congé du Pape à Viterbe, il se rendit à Rome pour accomplir, avec les siens, son pèlerinage au tombeau des Apôtres. C’est alors qu’il fit la connaissance de saint Dominique et de son Ordre, pendant que s’opérait la réforme des religieuses romaines et que se fondaient les couvents de Saint-Sixte et de Sainte-Sabine.

Or, mieux que personne, Yves Odrowantz pouvait comprendre l’utilité des Prêcheurs. La Pologne, dont l’évêque de Cracovie devenait le métropolitain, était déjà le boulevard du catholicisme contre les païens et les schismatiques ; les vastes plaines de Russie se trouvaient sans cesse menacées par les Tartares idolâtres, et les Finnois, encore à peu près barbares, peuplaient les rives de la Baltique. Les chevaliers Teutoniques et les Porte-glaives guerroyaient contre eux, mais il était chaque jour plus nécessaire de leur envoyer des missionnaires catholiques. Yves avait déjà fait appel au zèle des Prémontrés ; témoin à Rome de la sainteté de saint Dominique et de ses compagnons, il voulut s’assurer aussi le concours des Prêcheurs. Il va trouver le Bienheureux et lui demande des Frères pour son pays de Pologne. Mais les fondations de couvents qui s’étaient succédé à de si rares intervalles depuis deux ans, avaient appauvri les grands centres de l’Ordre ; quoique nombreux, les religieux suffisaient à peine aux maisons déjà établies ; saint Dominique dut l’avouer à l’évêque polonais ! « Toutefois, ajouta-t-il, si vous avez quelques hommes de bonne volonté, agréables à Dieu et aptes à être admis dans l’Ordre, je les y recevrai. » Yves lui en offrit trois qui faisaient partie de sa maison, Hyacinthe, Ceslas et Hermann le Teutonique[142]. Dominique les admit, leur donna l’habit de l’Ordre, et lorsqu’ils furent formés à l’humilité, à la charité et aux saintes observances, il les reçut à la profession. Hyacinthe et ses compagnons quittèrent Rome, vers le mois d’avril 1220, et retournant en Pologne, ils prêchèrent, pendant plusieurs mois, en Carinthie où leur parole suscita de nouvelles vocations. Ils fondèrent à Friesach un couvent qui fut placé sous la direction d’Hermann ; Hyacinthe traversa l’Autriche, la Moravie et la Silésie, et rentra à Cracovie à la fin de 1220.

[142] Stanislas de Cracovie, chroniqueur du quatorzième siècle, auquel nous empruntons ce récit, oublie Henri de Cracovie, qui entra dans l’Ordre avec les trois autres.

Cf. sur Stanislas de Cracovie (mort en 1350), Quétif et Échard, op. cit., t. I., p. 632.

Ses sermons y obtinrent un tel succès que, bientôt, les chanoines et les magistrats de la ville s’entendirent avec le nouvel évêque pour donner aux Prêcheurs l’église de la Trinité et les moyens de construire à côté d’elle un grand monastère. Dès lors, le couvent de Cracovie devint le centre des missions dominicaines dans les pays slaves. Du vivant même de saint Dominique, Ceslas le quitta, pour aller établir un couvent à Prague, et d’autres colonies monastiques furent envoyées de la Trinité à Sandomir, dans la petite Pologne, à Plocko, sur la Vistule, et même en Danemark et en Russie. « Hyacinthe, avant de mourir, planta jusque dans Kiew les tentes dominicaines, sous les yeux des schismatiques grecs, et au bruit des invasions tartares[143]. »

[143] Lacordaire, op. cit., p. 197.

Enfin, dans le second chapitre général qu’il tint, quelques mois avant sa mort, le 30 mai 1221, saint Dominique envoya plusieurs de ses Frères en Hongrie et en Grande-Bretagne. C’est dans les steppes du Danube et du Dniéper, que vivaient ces Cumans païens, qu’il avait désiré convertir, quand il accompagnait à Rome son évêque, Didace. A Bologne, il trouva l’homme que sa naissance désignait pour une pareille œuvre. Il y avait, parmi les maîtres de l’Université, un Hongrois nommé Paul. Sa réputation était déjà solidement établie, lorsque, touché par les prédications de saint Dominique, il quitta le monde et demanda l’habit de Prêcheur. Il fut envoyé aussitôt en Hongrie avec le Frère Sadoc et trois autres religieux. Ses prédications portèrent beaucoup de fruits, et bientôt il put élever deux monastères, l’un à Vesprim pour des religieuses, qui suivirent la règle de Prouille et de Saint-Sixte ; l’autre à Albe Royale pour des Frères. En peu de temps, le nombre des professions fut tel que le couvent d’Albe devint un centre de missions, et qu’il remplit pour les peuples païens ou schismatiques du sud-est de l’Europe, le même rôle que celui de Cracovie pour ceux du nord-est. De là, partirent, dès 1222, des missionnaires qui allèrent prêcher l’Évangile en Transylvanie, Serbie, Valachie, et jusque chez les Cumans qui vivaient, à l’état nomade, sur les rives du Dniéper.

Nous avons moins de détails sur l’établissement de l’Ordre en Angleterre. Au second chapitre de Bologne, saint Dominique décida d’envoyer à Cantorbéry douze de ses religieux, sous la conduite de Gilbert de Frassinet. L’archevêque de cette ville les reçut avec bienveillance ; sur ses conseils, ils s’établirent à Oxford, auprès de l’Université, et y fondèrent leurs écoles de saint Édouard. La légende a voulu aller plus loin que l’histoire ; d’après elle, Frère Laurent d’Angleterre, l’un des premiers compagnons de saint Dominique, aurait, en 1220, emmené en Grande-Bretagne, plusieurs Frères de Saint-Jacques de Paris ; mais nous savons d’autre part d’une manière certaine que Laurent passa cette année-là à Rome. Une autre tradition raconte que, pendant son séjour à Paris, en 1219, saint Dominique se rencontra avec le roi d’Écosse, Alexandre II, et que celui-ci lui demanda des religieux pour son royaume ; malheureusement, elle n’est rapportée par aucun écrivain contemporain, tandis qu’une chronique ancienne, ne mentionne, au contraire, qu’en 1230, l’établissement de l’Ordre en Écosse.