« Par ces deux missions d’Angleterre et de Hongrie, dit Lacordaire, Dominique avait achevé de prendre possession de l’Europe. » Il pouvait contempler son œuvre avec complaisance et croire qu’elle était bénie de Dieu. Née péniblement, semblant tout d’abord près d’échouer, la sainte Prédication s’était brusquement développée. Les quarante religieux dispersés à travers le monde après l’assemblée de Prouille avaient fondé, en moins de quatre ans, plus de soixante couvents. Chef d’un petit troupeau, en 1217, Dominique était, en 1221, le Maître général d’un Ordre qui comptait plus de cinq cents religieux, une centaine au moins de religieuses, et qui exerçait son action des plateaux de l’Espagne aux steppes de Russie, sous les brumes de la Grande-Bretagne comme sous le ciel radieux de l’Orient. C’était vraiment un grain de sénevé qui avait germé dans le Toulousain : il avait donné naissance à un arbre, dont les ramifications couvraient déjà l’Église catholique tout entière !

CHAPITRE VI
VOYAGES ET PRÉDICATIONS DE SAINT DOMINIQUE.

En fixant à Rome sa demeure, saint Dominique n’avait pas renoncé à ses courses apostoliques ; il ne cessa jamais de prêcher de ville en ville, de bourgade en bourgade. « Ce grand zélateur des âmes avait soin du salut de tous ; le jour, la nuit, dans les églises, dans les maisons, sur les chemins, partout, il voulait annoncer la parole de Dieu, et il exhortait ses Frères à ne rien faire autre chose. » — « Par les chemins, à presque tous ceux qu’il rencontrait, il proposait de parler de Dieu[144]. » L’administration de son Ordre rendit d’ailleurs ces voyages encore plus nécessaires. Ne fallait-il pas, en effet, coordonner les efforts des Frères dispersés, donner aux nouveaux couvents l’esprit des premiers, et veiller partout à la formation des novices ? Avec le sens pratique qui le caractérisait, le saint comprenait ces obligations de sa charge, et pour les remplir, il n’hésita pas à parcourir, de 1217 à sa mort, une grande partie de l’Europe occidentale.

[144] Actes de Bologne.

Vénéré de ses religieux, conseiller écouté du Pape, respecté par les princes et les prélats, saint Dominique observa toujours dans ses voyages la plus grande simplicité ; il ne changea rien aux habitudes modestes qu’il tenait de son évêque Didace. « Lorsqu’il n’était point dans les villes, dit Thierry d’Apolda, il avait coutume de marcher pieds nus, quelquefois parmi les pierres et les cailloux, souvent à travers les ronces et les épines ; parfois ses pieds en étaient tout ensanglantés, et alors il disait avec une sainte joie : « Voilà une partie de notre pénitence ! » Toujours prêt à se charger du fardeau de ses frères, s’ils eussent voulu le souffrir, il ne permettait jamais qu’ils portassent eux-mêmes son manteau et ses livres. Les débordements et les inondations ne pouvaient l’arrêter. Il descendait de préférence dans les couvents, se soumettant à la règle de chacun d’eux, lorsqu’ils n’étaient pas de son Ordre. S’il n’en trouvait pas sur sa route, il choisissait de modestes auberges, et il avait soin que personne ne se doutât de sa qualité. Il était toujours accompagné d’un de ses Frères qu’il édifiait par ses austérités et sa piété. « Il se réjouissait dans les tribulations, raconte Guillaume de Montferrat ; tant qu’elles duraient, il bénissait Dieu et chantait l’Ave Maris stella ou le Veni Creator. » Un autre de ses compagnons, Paul de Venise, déclarait ne l’avoir jamais vu se départir de sa sérénité, ni dans les contrariétés, ni dans les contradictions ; « parfois, ajoutait-il, il allait, par humilité, demander l’aumône de porte en porte, comme un pauvre. A Duliolum, tandis qu’il mendiait, on lui donna un pain entier, il le reçut à genoux ; il jeûnait tous les jours, mais avait soin que ses Frères fussent bien servis à cause des fatigues de la route. » — « Il passait souvent la nuit en prières, déposa Frère Frugère, dans le procès de canonisation, et ses oraisons étaient entrecoupées de gémissements[145]. » — « Son habitude d’être avec Dieu était si puissante, dit Lacordaire d’après les Actes de Bologne, qu’il ne levait presque pas les yeux de terre. Jamais il n’entrait dans la maison où l’hospitalité lui était accordée, sans avoir été prier à l’église, s’il y en avait une en ce lieu-là. Après le repas, il se retirait dans une chambre pour lire l’Évangile de saint Mathieu ou les Épîtres de saint Paul, qu’il portait toujours avec lui. Il s’asseyait, ouvrait le livre, faisait le signe de la croix et lisait attentivement. Mais bientôt, la parole divine le mettait hors de lui. Il faisait des gestes comme s’il eût parlé avec quelqu’un ; il paraissait écouter, disputer, lutter ; il souriait et pleurait tour à tour ; il regardait fixement, puis baissait les yeux, puis se parlait bas, puis se frappait la poitrine. Il passait incessamment de la lecture à la prière, de la méditation à la contemplation ; de temps en temps, il baisait le livre avec amour, comme pour le remercier du bonheur qu’il lui donnait, et s’enfonçant de plus en plus dans ces saintes délices, il se couvrait le visage de ses mains ou de son capuce. »

[145] Tous ces traits sont empruntés aux Actes de Bologne qu’ont publiés les Bollandistes.

Dans la plupart des villes qu’il traversait, il prêchait au peuple, soit dans les églises, soit sur les places publiques et les carrefours, et son éloquence était si pathétique qu’elle tirait des larmes aux auditeurs. Il apportait un soin vigilant à l’inspection des couvents de son Ordre ; il avait, avec les prieurs de chacun d’eux de longues conférences où il se faisait exactement renseigner sur l’état de la maison. Aux religieux, il prêchait, par son exemple, l’amour et l’observation stricte de la règle, et il la leur expliquait dans des entretiens familiers. « A son arrivée dans un monastère, rapporte Frère Ventura, il ne prenait pas de repos, comme font tant d’autres ; il convoquait les religieux, leur parlait de Dieu, et leur donnait de grands encouragements. » (Actes de Bologne.) Il ne négligeait pas les affaires temporelles ; quoiqu’il aimât la pauvreté volontaire et voulût la faire aimer à ses Frères, il ne laissait pas de s’intéresser à toutes les questions matérielles qui pouvaient promouvoir le bien spirituel d’un couvent ou de l’Ordre tout entier. Il profitait de son passage dans chacune de ses maisons pour apaiser les conflits, régler les difficultés, confirmer les transactions et les contrats négociés avec les prélats, les princes ou même les simples particuliers. Et après avoir ainsi rempli ses devoirs de religieux et de Maître de l’Ordre, il se retirait dans sa cellule pour y recevoir la discipline ; « il se la faisait donner avec une triple chaîne de fer, dit Frère Ventura ; je le tiens des religieux auxquels il demandait ce service. »

Huit mois à peine après son installation à Rome, saint Dominique sentit la nécessité de visiter les couvents qui venaient de se fonder. Il partit de Saint-Sixte, vers la fin d’octobre 1218, pour passer les fêtes de la Toussaint auprès de ses Frères de Bologne. Datant de quelques mois à peine, ce couvent avait besoin des conseils et des instructions du Maître ; saint Dominique les lui prodigua dans le court séjour qu’il y fit. Il en repartit avec Frère Dominique de Ségovie et arriva bientôt à Prouille, à Fanjeaux et dans les lieux qui avaient eu les prémices de son apostolat.

Le monastère de Prouille traversait des épreuves qui réclamaient la présence de son fondateur. Le prieur qui lui avait été donné, en septembre 1217, venait de mourir, noyé dans les eaux du torrent le Blau. Simon de Montfort, le protecteur dévoué des religieuses, avait été tué quelques mois auparavant, sous les murs de Toulouse, et les hérétiques faisaient chaque jour des progrès menaçants. Enfin, Alboin, abbé de saint Hilaire, contestait au couvent la donation de l’église de Saint-Martin de Limoux, que lui avait faite, en 1209, l’archevêque de Narbonne, Bérenger, et par la violence, il venait d’en expulser les représentants des Sœurs. Saint Dominique ne se troubla pas : il conféra à Guillaume Claret la dignité de prieur et le chargea de demander à l’archevêque de Narbonne la confirmation de la donation de Saint-Martin. Ce fut à Prouille qu’il décida la création du couvent des Prêcheurs de Lyon. Dans les premiers jours de décembre 1218, il envoya dans cette ville deux Frères, Arnaud de Toulouse dont la confiance en Dieu était aussi inépuisable que le zèle, et Romée de Llivia, « religieux simple dans ses habitudes, humble dans son maintien, d’un abord gracieux, d’une douceur de miel dans ses discours, bon et affable pour le prochain[146] ». Bien accueilli par l’archevêque Réginald de Forez et le doyen du Chapitre, ils fondèrent à Fourvières l’un des plus importants monastères de l’Ordre.

[146] Échard, t. I, p. 160.