Peu de jours après, saint Dominique partit pour l’Espagne ; il allait revoir sa patrie, après une absence de près de quinze ans. Dans chaque ville qu’il traversait, il prêchait, et sa parole était souvent confirmée par des miracles. A Ségovie[147], où il se trouvait aux environs de Noël 1218, ses prières attirèrent sur la campagne aride une pluie ardemment désirée. Une autre fois, sa tunique sauva d’un incendie le petit trésor de son hôtesse. « Comme il n’y avait pas encore de couvent de l’Ordre dans cette ville, raconte Gérard de Frachet, le serviteur de Dieu avait, pendant quelque temps, pris logement chez une pauvre femme. Un jour, le Saint ayant trouvé un cilice très rude et piquant, tout à fait à son goût, quitte aussitôt la tunique d’étoffe grossière dont il s’était momentanément servi. Son hôtesse la recueille aussitôt avec dévotion, la dépose dans un coffre avec ce qu’elle a de plus précieux, et la garde plus soigneusement que si c’eût été la pourpre d’un roi. Or il advint qu’un jour, pendant qu’elle était sortie, le feu qu’elle avait omis d’éteindre, gagna sa chambre et en consuma tous les meubles, hormis le coffre de bois où était la tunique du Saint. Le coffre ne brûla pas, il ne fut pas même noirci par la fumée. A son retour, stupéfaite d’un si grand miracle, la femme rendit grâce d’abord à Dieu, puis à son hôte, le bienheureux Dominique, dont la tunique avait préservé de l’incendie tout son petit avoir enfermé dans cette cassette. » Avant de quitter définitivement sa patrie, Dominique alla visiter les lieux où il avait passé les premières années de sa vie : Gumiel d’Izan, où il avait été élevé par son oncle l’archiprêtre ; Osma, où il avait été chanoine, et où la tradition rapporte qu’il fonda un monastère de femmes[148].
[147] Ce fut pendant ce séjour qu’il fonda les couvents de Madrid et de Ségovie, et prépara la création de celui de Palencia.
[148] Malgré la sécheresse d’un développement de ce genre, nous avons tenu à dresser l’itinéraire de saint Dominique de 1218 à 1221, car on ne saurait mieux faire pour donner une idée de l’activité qu’il montra, pendant les dernières années de sa vie. Nous l’avons dressé surtout d’après les actes publiés par le R. P. Balme dans son Cartulaire de saint Dominique.
Il traversa de nouveau les Pyrénées, vers la fin de mars 1219 ; car, aux environs des fêtes de Pâques, il était à Toulouse, où il retrouvait son fidèle ami, l’un des premiers protecteurs de son œuvre, l’évêque Foulques. Il passa quelque temps auprès de ses religieux de Saint-Romain prêchant dans leur église ; mais il s’y fit un tel concours de peuple qu’elle devint tout à fait insuffisante, et qu’il fallut transférer la prédication dans le plus vaste édifice de la ville, la cathédrale Saint-Étienne. Il est probable que de Toulouse, le Bienheureux alla visiter encore une fois « les filles aînées de l’Ordre », les Sœurs de Prouille ; car, avec son retour dans le Toulousain coïncide le règlement de l’affaire de Saint-Martin : jugeant au nom de son métropolitain l’archevêque de Narbonne, Bernard de Rochefort, évêque de Carcassonne, fit restituer aux Sœurs l’église de Limoux, le 13 avril 1219[149].
[149] Balme, op. cit., t. II, p. 275.
Le Saint avait hâte de visiter la maison de Saint-Jacques de Paris, qui se développait si rapidement, et sur laquelle il comptait tant pour l’extension de l’Ordre. Il prit pour compagnon de route Bertrand de Garrigue, « l’émule de sa sainteté et de sa dévotion », et il partit après les fêtes de Pâques. Dans ses voyages, raconte Étienne de Salagnac[150], « le bienheureux Père visitait fréquemment et volontiers les lieux de prière et les reliques des saints ; il n’y passait pas comme un nuage sans pluie, mais souvent, pour prolonger ses oraisons, au jour il ajoutait la nuit. Sur la route de Toulouse à Paris, il rencontra un centre de pèlerinage alors universellement fréquenté, le sanctuaire de Notre-Dame de Rocamadour ; il s’y arrêta, y passa une nuit en prières, et se remit en route le lendemain, récitant par le chemin, avec son compagnon, les psaumes et les litanies… Toujours à pied, il se dirigea de là sur Orléans, en compagnie de pèlerins allemands, qui revenaient, eux aussi, de Rocamadour. « En un certain endroit[151], raconte Gérard de Frachet, ces étrangers les invitent généreusement à partager leur nourriture, et il en est de même pendant quatre jours consécutifs. Sur la route, le Bienheureux dit à son compagnon : « Frère Bertrand, j’ai sur la conscience de voir que nous moissonnions le temporel de ces pèlerins, sans pouvoir semer en eux le spirituel. Si donc vous le voulez, mettons-nous à genoux, et demandons à Dieu la grace d’entendre et de parler leur langue, afin que nous leur prêchions le Seigneur Jésus. » Aussitôt, ils le font, et à la grande surprise de tous, ils se mettent à parler distinctement allemand, de telle sorte que, pendant quatre autres jours, marchant ensemble, ils s’entretinrent du Seigneur Jésus. A Orléans, les pèlerins suivirent la route de Chartres et laissèrent Dominique et Bertrand sur celle de Paris, après avoir pris congé d’eux et s’être recommandés à leurs prières. Le lendemain, le bienheureux Père dit à son compagnon : « Voici que nous arrivons à Paris ; si les Frères apprennent le miracle que le Seigneur a fait, ils nous regarderont comme des saints, tandis que nous ne sommes que des pécheurs ; et s’il vient aux oreilles des gens du monde, notre humilité courra de grands risques ; c’est pourquoi, je vous défends d’en parler à personne avant ma mort. » Frère Bertrand lui obéit ; mais, après sa mort, il en fit la confidence à de pieux Frères.
[150] Balme, op. cit., t. II, p. 286.
[151] Gérard de Frachet, Vitæ fratrum (éd. Cormier), p. 59 ; cité par le P. Balme et Lacordaire.
Arrivé au couvent de Saint-Jacques, en juin 1219, Dominique y trouva plus de trente religieux, réunis sous la direction de Mathieu de France et de Michel de Fabra. Il présida à de nouvelles professions. Il reçut Guillaume de Montferrat, qu’il avait précédemment rencontré à Rome chez le cardinal Hugolin, et qui, après avoir étudié à l’Université de Paris, venait lui demander l’habit des Prêcheurs ; Henri le Teutonique, qui, poussé dans l’Ordre par une vision surnaturelle, devait plus tard se consacrer à la controverse contre les Juifs et aux missions d’outre-mer. A Saint-Jacques, comme dans tous les couvents où il s’arrêtait, Dominique donna des conférences aux religieux et aux novices ; les étudiants étaient admis à celles du soir ou de l’après-midi. Dans l’une d’elles, il leur raconta l’entrée dans l’Ordre de leur ancien professeur, le bienheureux Réginald. Parmi les jeunes gens qui les suivirent, il faut mentionner Jourdain de Saxe. Maître ès arts, bachelier en théologie, sous-diacre, il poursuivait ses études à l’Université. Il ne tarda pas à subir l’ascendant de saint Dominique et à se placer sous sa direction spirituelle ; il voulut, raconta-t-il plus tard, se confesser à lui, et, sur ses conseils, il reçut le diaconat. Il devait, au carême suivant (mars 1220), recevoir l’habit des Prêcheurs, et succéder, bientôt après, au Bienheureux, dans la charge de Maître général.
Ce fut pendant le séjour de saint Dominique à Paris, et sans doute d’après ses ordres, que les religieux de Saint-Jacques essaimèrent pour aller à Limoges, Reims, Metz, Poitiers, Orléans, fonder de nouveaux couvents. Pierre Seila reçut formellement de lui la mission de propager l’Ordre à Limoges : « Il allègue son ignorance, la pénurie de livres où il se trouve, puisqu’il ne possède qu’un cahier des Homélies de saint Grégoire : « Va, mon fils, va avec confiance, lui répond le Maître. Deux fois par jour, tu me seras présent devant Dieu. N’hésite pas, tu gagneras au Seigneur bien des âmes, et tu produiras beaucoup de fruits. » C’est avec la même confiance que, deux ans plus tôt, le Saint avait procédé, à Prouille, à la dispersion de ses religieux.