Après un séjour de plusieurs semaines à Paris, il prit pour compagnon de route Guillaume de Montferrat et le convers Frère Jean, et repartit pour l’Italie. Il est assez difficile de préciser l’itinéraire que suivirent à pied les voyageurs ; d’après certaines traditions, ils se seraient arrêtés à Châtillon-sur-Seine et à Avignon, longeant ainsi les vallées de la Seine, de la Saône et du Rhône, pour passer dans celle du Pô par le mont Genèvre. Un récit de Gérard de Frachet mentionne, au contraire, la traversée des Alpes lombardes, ce qui suppose un trajet par Genève, l’abbaye de Saint-Maurice, le Simplon et la vallée du Tessin. Des traditions locales rapportent à ce voyage de saint Dominique la fondation de plusieurs couvents piémontais ou lombards ; en particulier de ceux d’Asti et de Bergame. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il passa quelques jours à Milan, où il reçut, encore une fois, l’hospitalité des chanoines de Saint-Nazaire. Selon son habitude, il profita de ce court séjour pour prêcher, et il gagna à son Ordre trois jurisconsultes de grand mérite, Amizo de Solaro, Guy de Sesto et Roger de Merato.
De Milan, saint Dominique se rendit à Bologne, où il parvint, en juillet 1219[152], huit mois après l’avoir quittée pour la France et l’Espagne. Il y resta assez longtemps pour former les religieux qu’il destinait à de nouvelles fondations, et après les avoir dispersés en Lombardie, à Milan, Bergame, Asti, Vérone, Florence, et Plaisance, il se rendit à Viterbe, à la cour pontificale. Après un court séjour à Florence, dont il visita le couvent, de date récente, et où il reçut de nouvelles professions, il arriva auprès du Pape, au mois de novembre 1219. Honorius III lui témoigna sa bienveillance accoutumée, lui donnant, le 15 novembre, de nouvelles bulles pour l’extension de l’Ordre en Espagne, tranchant au profit des Prêcheurs le conflit qui s’était élevé à Paris entre le chapitre de Notre-Dame et le couvent de Saint-Jacques (1er décembre-11 décembre 1219) ; leur confirmant, à Rome, la possession de l’église Saint-Sixte (17 décembre), et félicitant par des lettres chaleureuses tous ceux qui, à Bologne, à Paris, en Espagne, favorisaient les fondations dominicaines (février-mars 1220). De Viterbe, saint Dominique alla à Rome, aux approches des fêtes de Noël 1219, pour préparer le transfert des religieux à Sainte-Sabine ; il revint, au commencement de mai 1220, à Viterbe, où le Pape lui donna des lettres de recommandation pour l’archevêque de Tarragone, et, vers le 12 mai, se dirigea sur Bologne, où il allait présider le chapitre général, convoqué pour les fêtes de la Pentecôte.
[152] Ce fait, absolument certain, démontre la fausseté de la tradition rapportée par Wadding (Annales Fratrum Minorum, an. 1219) d’après laquelle saint Dominique se serait rencontré, encore une fois, avec saint François, au Chapitre franciscain des Nattes, tenu à la Portioncule, près d’Assise, pendant les fêtes de la Pentecôte 1219.
Cette importante assemblée retint le Saint dans la ville pendant la fin de mai et les premiers jours de juin ; elle le laissa ressaisi plus que jamais par la fièvre de la prédication. La Lombardie lui offrait un champ d’action aussi vaste qu’autrefois le Languedoc. En la parcourant, à son retour de France, il s’était effrayé des progrès qu’y avaient faits l’hérésie et l’indifférence religieuse. La richesse de ses villes, en développant le luxe, alimentait aussi les mauvaises mœurs ; par Venise et les autres ports de l’Adriatique, elle recevait, en même temps que les denrées, les doctrines hétérodoxes de l’Orient. Enfin, depuis déjà plusieurs siècles, les grandes cités du nord de l’Italie avaient témoigné de la méfiance contre l’autorité pontificale, soit lorsque les archevêques de Milan s’étaient élevés contre les réformes, cependant si nécessaires, de Grégoire VII ; soit lorsque de Brescia étaient parties les protestations irritées d’Arnaud contre le pouvoir temporel des Papes et des évêques. L’hérésie des Cathares et des Patarins s’était développée dans ces grands centres ; c’était là que les Parfaits et les faidis du comté de Toulouse venaient prendre leurs inspirations. Les registres de l’inquisition toulousaine de la première moitié du treizième siècle mentionnent des relations continues entre les Manichéens de France et ceux de Lombardie.
Après avoir employé dix ans de sa jeunesse à combattre les Albigeois, saint Dominique voulut consacrer son âge mûr à prêcher la vérité aux hérétiques lombards, surtout lorsque le Chapitre général lui eut donné la conviction que son Ordre était définitivement établi et organisé. Il dut faire part de ses projets au Pape, avant son départ pour Bologne ; car, le 12 mai 1220, Honorius III écrivait à ce sujet une lettre dont saint Dominique était certainement l’inspirateur. Il ordonnait à plusieurs religieux des abbayes ou prieurés de Saint-Victor, de Sillia, de Mansu, de Flore, de Vallombreuse, et d’Aquila, de se livrer à la prédication dans les différentes provinces de l’Italie, sous la direction du Maître général des Prêcheurs[153]. « Puisqu’il estime, leur écrivait-il, que vous obtiendrez d’excellents fruits, en utilisant, au profit du prochain, la grâce de prédication que la Providence vous a départie, nous vous mandons et vous ordonnons d’aller avec ce même Dominique annoncer la parole de Dieu à qui il jugera expédient, afin qu’à la lumière de la vérité, que vous leur prêcherez, les égarés en reprennent le droit chemin… Nous vous donnons au dit Frère pour que vous soyez, sous l’habit propre de votre Ordre, ses coopérateurs dans le ministère de la divine parole. »
[153] Balme, op. cit., t. III (sous presse).
Honorius III voulait donc créer pour l’Italie, sous la direction de saint Dominique, une grande mission analogue à celle que les abbés cisterciens avaient organisée dans le Languedoc, en 1204. Malheureusement, ce plan resta à l’état de projet. Du moins, le Maître général des Prêcheurs chercha-t-il à le mettre à exécution avec le seul concours de ses Frères. Après le Chapitre de Bologne, il partit pour la Lombardie, emmenant plusieurs de ses religieux, et il consacra à l’évangélisation de ces pays l’effort de la dernière année de sa vie. Nous le trouvons à Milan, le 11 juin, fête de saint Barnabé ; il y fut retenu par des accès de fièvre. A peine guéri, il parcourut successivement le Parmesan, Modène, où il reçut dans l’Ordre Albert Bosquet, Mantoue, Vérone, Padoue, où il donna l’habit à Jean de Vicence, Crémone, où il se rencontra avec son émule et ami saint François.
Il alla passer à son couvent de Bologne les fêtes de l’Assomption, et il trouva l’occasion de donner à ses religieux une nouvelle leçon sur l’esprit de pauvreté. En son absence, le procureur, Frère Raoul, avait voulu agrandir les cellules qu’il trouvait, d’ailleurs avec raison, incommodes et insuffisantes ; il les avait fait élever d’une coudée. Lorsque, à son retour, Dominique vit ce changement, il en fut scandalisé ; il reprit sévèrement le procureur et les autres religieux, et leur dit en pleurant : « Hélas ! êtes-vous si pressés de quitter la pauvreté et d’édifier de magnifiques palais ! » Sur son ordre, les travaux furent arrêtés, et ils restèrent inachevés jusqu’à sa mort[154].
[154] Actes de Bologne.
Vers la fin du mois d’août, il reprit ses prédications dans les Romagnes et en Lombardie. Il visita tour à tour Forli, Faenza, Brescia, Bergame, et il fit un nouveau séjour à Florence, où ses sermons dans l’église Saint-Gal produisirent de nombreux fruits. Nous avons peu de détails authentiques sur ces missions. Le confesseur de sainte Catherine de Sienne, Raymond de Capoue, écrivait, à la fin du quatorzième siècle, que plus de cent mille hérétiques furent convertis par les enseignements et les miracles du saint, et que ce fut démontré dans le procès de canonisation. Ce témoignage, d’un âge postérieur, est le seul qui nous rapporte des résultats aussi merveilleux.