De Florence, saint Dominique retourna à Rome. Il y arriva au commencement de décembre 1220 et y resta jusqu’aux premiers jours de mai 1221. Comme toujours, il profita de la faveur pontificale pour consolider encore l’Ordre des Prêcheurs, en lui obtenant de nouveaux privilèges, et pour assurer la perpétuité des couvents romains. Trois bulles consécutives, datées du 18 janvier, du 4 février et du 29 mars, recommandèrent de nouveau les Dominicains aux prélats de l’Église universelle. La dernière mérite une mention spéciale, parce qu’elle nous prouve la faveur croissante dont jouissaient les Prêcheurs auprès des peuples. Le Pape était obligé de dénoncer les personnes qui, pour capter la confiance des fidèles, feignaient d’appartenir à l’Ordre : « parce que le vice prend quelquefois les dehors de la vertu, et que l’ange des ténèbres se transfigure souvent en ange de lumière, nous vous avertissons et vous ordonnons par ces présentes, que, si des inconnus, se disant faussement de l’Ordre des Frères Prêcheurs, sous prétexte de vous annoncer la parole de Dieu, viennent faire parmi vous des quêtes, qui tournent au préjudice ou au déshonneur des vrais apôtres de la pauvreté, vous ayez soin de les faire arrêter et sévèrement punir comme imposteurs[155]. »

[155] Cartulaire de saint Dominique, t. III (sous presse).

A Rome, saint Dominique rencontra l’ami des premiers temps, l’évêque de Toulouse, Foulques. « Combien dut être douce la conversation de ces deux hommes ! dit à ce sujet Lacordaire. Dieu avait couronné par un succès inouï tant de vœux saints qu’ils avaient formés ensemble ; ils voyaient l’office de la prédication relevé dans l’Église par un Ordre religieux, déjà répandu d’un bout de l’Europe à l’autre, eux qui avaient parlé tant de fois de la nécessité de rétablir l’apostolat ! La part qu’ils avaient eue à ce grand ouvrage ne les tentait point d’orgueil, mais ils sentaient avec plus de joie la gloire de l’Église, parce qu’ils avaient senti ses maux avec plus de douleur[156]. » Ils profitèrent du hasard qui les avait réunis, pour terminer à l’amiable le désaccord qui s’était élevé entre eux au sujet des dîmes ; saint Dominique renonça à celles que Foulques lui avait jadis données, et, en échange, Foulques céda à l’Ordre l’église de Notre-Dame de Fanjeaux, qui dans la suite fut assignée au monastère de Prouille (17 avril 1221).

[156] Vie de saint Dominique, p. 287.

En même temps, le Bienheureux veillait aux intérêts de ses chères religieuses romaines. A sa requête, Honorius III, par une bulle du 25 avril 1221, réunit au monastère de Saint-Sixte les biens de Sainte-Marie au delà du Tibre, de Sainte-Bibiane et de tous les couvents dont les sœurs avaient été transférées à Saint-Sixte. D’autre part, Dominique recueillit pour elles d’importantes aumônes ; un riche Romain, maître Cencius Rampazoli, leur abandonna, par son intermédiaire une somme de mille quatre-vingt-dix livres[157].

[157] Bollandistes, Acta SS., 4 août.

Cependant, le second chapitre général de l’Ordre devait se réunir, comme l’année précédente, à Bologne, pendant les fêtes de la Pentecôte (30 mai 1221). Saint Dominique s’y rendit pour présider aux travaux de l’assemblée. Il fit encore un voyage, en juin 1221, pour aller retrouver à Venise le cardinal Hugolin. Ce fut le dernier ; de retour à Bologne, il sentit les atteintes de la maladie qui devait mettre fin à la fois à son activité et à sa vie.

CHAPITRE VII
ORGANISATION DE L’ORDRE DOMINICAIN.

Il serait difficile d’imaginer un temps plus rempli que les quatre dernières années de saint Dominique (1218-1221). Voyages, fondations et visites de monastères, prédications, négociations avec le Pape, les prélats et les princes, envois de missionnaires dans les régions les plus lointaines, occupaient successivement, et souvent à la fois, son zèle infatigable. On se demande comment un seul homme pouvait faire face à des soucis si nombreux et si variés ; et cependant, à ces multiples occupations, il faut ajouter celles que donnèrent au Saint l’événement capital de chacune de ses deux dernières années, la tenue des Chapitres généraux de 1220 et de 1221.

En se dispersant après l’assemblée de Prouille, en août 1217, les religieux n’avaient d’autre règle que celle de saint Augustin, à laquelle étaient venues se joindre les ordonnances particulières édictées par saint Dominique selon les circonstances. Mais, à mesure que l’Ordre grandissait, se faisait sentir le besoin de lui donner une constitution générale, en coordonnant tous ces règlements épars. Sur plusieurs points, de graves divergences s’élevaient entre les Frères ; il était urgent, pour éviter toute division, de faire trancher ces difficultés par une assemblée souveraine. Malgré les pleins pouvoirs qu’il avait reçus du Saint-Siège, le Bienheureux ne voulut pas légiférer sans ses frères ; et ce fut afin de prendre leurs conseils qu’il les convoqua en assemblée générale, à Bologne, pour le jour de la Pentecôte 1220. Aucun texte ne nous donne le nom des Pères qui prirent part à ces premières grandes assises de l’Ordre ; il est probable que chaque couvent envoya le prieur, assisté de l’un de ses religieux. Revêtu depuis peu de temps de l’habit dominicain, Jourdain de Saxe y représenta avec Mathieu de France, sans doute, la maison de Paris.