La première séance fut marquée par une scène des plus émouvantes. « Les Frères étaient à peine réunis, raconte Thierry d’Apolda[158], que le serviteur du Christ, Dominique, leur dit : « Je suis un religieux relâché et inutile, je mérite d’être déposé. » Et ainsi s’humilia devant tous celui qui les dépassait tous par sa sainteté et son autorité. Comme ils ne voulurent pas accepter cette abdication, il décida, avec leur consentement, que désormais on choisirait des définiteurs, qui seraient revêtus de pleins pouvoirs sur l’Ordre, pendant la durée du Chapitre. » Dès qu’ils furent nommés, le Maître général s’effaça devant eux : « tant que dura l’assemblée, il fut comme l’un de ses frères, ne restant le premier que pour l’abstinence, les veilles, les jeûnes, les macérations, ne s’élevant au-dessus de tous que par la sainteté et l’humilité. »

[158] Bolland., Acta SS., 4 août.

Nous ne savons presque rien sur les délibérations de ce Chapitre. Nous ne possédons pas même les constitutions qui y furent votées. Les plus anciennes que nous ayons, sont celles qui furent promulguées, en 1228, par Jourdain de Saxe, et revisées, plus tard, par saint Raymond de Pennafort. Cependant, si nous en croyons l’historien dominicain Bernard Gui, la plupart des observances de l’Ordre furent réglées dès 1220[159].

[159] « Multa etiam fuerunt statuta ibidem, quae usque hodie in Ordine observantur. » (Martène, Amplissima collectio, t. VI, p. 403.)

Elles n’étaient pas nouvelles de tous points. Outre qu’elles étaient inspirées par la règle de saint Augustin, elles rappelaient aussi celles de plusieurs grands Ordres religieux, que les circonstances avaient fait connaître à saint Dominique. Déjà Humbert de Romans signalait, vers 1240, les emprunts faits par les Prêcheurs aux constitutions des Prémontrés : « Rien n’est plus juste, ajoutait-il, et plus opportun que cette préférence ; car les Prémontrés ont réformé et perfectionné la règle de saint Augustin, comme les Cisterciens celle de saint Benoît. Ils sont dans cet Ordre au premier rang, par l’austérité de leur vie, la beauté des observances, le gouvernement d’une multitude de Frères au moyen de Chapitres généraux et de visites canoniques. De là vient que le Bienheureux Père Dominique et les siens, n’ayant pu obtenir du Souverain Pontife la règle stricte et nouvelle qu’ils avaient désirée dans leur ferveur, se décidèrent à emprunter aux institutions de saint Norbert tout ce qu’ils y découvrirent d’austère, de beau, de discret, tout ce qu’ils estimèrent conforme à leur but[160]. » Les Us et coutumes de Cluny et les institutions cisterciennes fournirent aussi quelques traits à la règle dominicaine.

[160] Cf. dans le Cartulaire de saint Dominique, t. II, p. 23, la comparaison intéressante qu’établit le R. P. Balme entre les Constitutions des Prémontrés et celle des Dominicains.

Avant de procéder à sa rédaction, saint Dominique voulut préserver les religieux contre une observance judaïque de ses prescriptions, faisant ainsi preuve d’une réelle largeur d’esprit. « Le Bienheureux Dominique, dans le Chapitre de Bologne, pour la consolation des Frères faibles et pusillanimes, déclara que même les règles n’obligent pas toujours jusqu’au péché, et que s’il croyait qu’il en fût ainsi, il voudrait aller par tous les cloîtres les lacérer toutes avec son couteau » ; et Maître Humbert ajoutait : « C’est le Frère qui l’a entendu de la bouche du Saint, qui me l’a répété[161]. » Cependant, nous savons combien saint Dominique aimait la régularité, et avec quels scrupules il observait lui-même les constitutions de son Ordre !

[161] Ibidem, t. II, p. 20.

Un texte liturgique de l’Office de saint Dominique résume à merveille l’esprit de sa règle : « Virum canonicum auget in apostolum : il a voulu élever le chanoine à la dignité et aux fonctions d’apôtre. » Cherchant de son côté à définir son Ordre, Étienne de Salagnac arrivait à cette conclusion que le vrai Dominicain est « chanoine par sa profession, moine par l’austérité de sa vie, apôtre par l’office de la prédication ».

Chanoines réguliers, les Prêcheurs l’étaient par leurs observances religieuses. Saint Dominique tenait à leur présence au chœur ; Étienne d’Espagne, dans sa déposition, nous le montre « assistant à l’office avec eux, et allant de chaque côté du chœur, pour les exciter à chanter à pleine voix et dévotement[162] ». « Aussitôt éveillés, les Frères, en se levant, se mettront à réciter ensemble les Matines de la Très Sainte Vierge, selon le temps, et ensuite, ils iront au chœur. » C’est également au chœur que devaient se dire publiquement les différentes Heures canoniales, depuis les Matines, qui étaient chantées la nuit, jusqu’aux Complies, qui étaient immédiatement suivies du coucher ; au chœur, que devait se célébrer la messe conventuelle, distincte des messes privées, dites par chacun des religieux prêtres. D’ailleurs, ces prières communes ne dispensaient pas des « saintes méditations et des prières intimes qu’il convient de propager, et dont on ne doit jamais se relâcher ; car une telle dévotion est le signe manifeste de la sainteté. » Pour les provoquer, dit Galvano Fiamma[163], « il y avait dans chaque cellule les images de la bienheureuse Vierge et du Crucifix, afin que, priant, occupés à l’étude ou se reposant, les religieux pussent les contempler et en être vus d’un regard miséricordieux ; car l’image du divin Crucifié est le livre de vie ouvert, sur lequel il nous faut souvent lever les yeux et d’où nous viendra le secours d’en haut. »