[162] Actes de Bologne.
[163] Balme, op. cit., t. II, p. 23 et suiv.
Moines, les Prêcheurs l’étaient par leurs trois vœux de chasteté, d’obéissance et de pauvreté. Saint Dominique tenait beaucoup à la pratique du premier ; il était sévère pour les religieux dont la pureté pouvait être menacée par l’ombre d’une tentation ; par de rudes disciplines, il chassait victorieusement de leur corps le démon impudique. Il veilla, avec le même zèle, à maintenir dans l’Ordre l’habitude de l’obéissance, et il y réussit facilement, grâce à l’ascendant irrésistible que lui donnaient son caractère et sa sainteté. Mais par-dessus tout, il tenait à l’esprit de pauvreté, ressemblant en cela aux grands fondateurs d’Ordres qui l’avaient précédé. Pour saint Benoît, le crime irrémissible du moine est le crime de propriété ; et son disciple, saint Grégoire le Grand, montre, dans ses Dialogues, par des exemples terribles, combien la violation de la pauvreté monastique est détestée de Dieu. Saint Dominique poursuivit, de son côté, d’une haine toute particulière, le « vice de propriété ». Le religieux qui acceptait un don personnel, quelque minime qu’il fût, était soumis aux peines les plus sévères. « Un Frère de Bologne, raconte Gérard de Frachet[164], avait reçu sans permission une pièce d’étoffe, d’ailleurs sans prix ; dès qu’il le sut, Réginald ordonna de le discipliner en chapitre, puis de brûler l’étoffe dans le cloître, en présence de tout le couvent. Comme, loin de reconnaître sa faute et de s’humilier, le coupable murmurait, l’homme de Dieu ordonna aux religieux de le préparer de force à la discipline. Puis, levant au ciel des yeux pleins de larmes, il dit : « Seigneur Jésus, qui avez donné à votre serviteur Benoît de chasser, par la discipline, du cœur d’un de ses moines, l’action du démon, faites que par la vertu de cette discipline, l’âme de ce Frère soit délivrée de la tentation diabolique. » Il administra ensuite au coupable une discipline tellement forte que les autres religieux ne pouvaient s’empêcher de pleurer. Mais le moine, les yeux en larmes, lui dit : « Merci, mon Père, parce qu’en vérité, vous avez chassé de mon corps le démon ! » puis il devint un Frère humble et bon.
[164] Vitæ Fratrum (éd. cit.), p. 152.
Ce n’était pas seulement aux individus que saint Dominique voulait imposer la pauvreté ; c’était aussi aux couvents. Quoi qu’on en ait dit, le fondateur des Prêcheurs partageait sur ce point la manière de voir de saint François. C’était un Ordre de Mendiants qu’il voulait fonder, lui aussi, un Ordre qui posséderait tout au plus de modestes abris pour ses religieux, s’abandonnant pour tout le reste à la Providence de Dieu et à la charité des hommes.
Mais de tous les vœux monastiques, celui qui semble le plus difficile à tenir est le vœu de pauvreté. Rares sont les Ordres qui ont conservé, au cours de toute leur histoire, la pauvreté de leurs origines, la pratiquant en particulier et en commun ; nombreux, au contraire, sont ceux pour lesquels la richesse a été une cause irrémédiable de décadence et de mort. Les Franciscains eux-mêmes n’ont pas échappé toujours à la contagion de l’or, malgré le mariage mystique de leur Père avec la Pauvreté. Aussi, n’est-il pas étonnant que, sur ce point, saint Dominique ait rencontré, au sein même de son Ordre, les plus vives oppositions. D’après un chroniqueur bolonais du quinzième siècle, le Dominicain Borselli[165], ce fut précisément pour les réduire, qu’il convoqua le chapitre général de 1220. « En ces temps-là, les Frères qui étaient dans les pays de Toulouse et d’Albi, méprisant l’habit qu’avait révélé la Bienheureuse Vierge Marie, adoptèrent l’usage du surplis ; ils faisaient de grandes dépenses, voyageaient à cheval, se souciant peu des actes et des paroles du bienheureux Dominique. Lorsque Honorius III l’apprit, il donna au Saint pleins pouvoirs sur tout l’Ordre. Alors saint Dominique donna une attention toute particulière à la pratique de la pauvreté, et ce fut pour la répandre, qu’il convoqua à Bologne, en Chapitre général, tous ses frères. »
[165] On pourra objecter que le témoignage de Borselli est postérieur de plus de deux cents ans aux faits qu’il rapporte. Il est cependant précieux parce qu’il s’accorde, en les précisant, avec certains témoignages plus anciens, tels que ceux de Gérard de Frachet, Bernard Gui, les Actes de Bologne, qui mentionnent tous le goût tout particulier qu’avait Dominique pour la pauvreté, et laissent deviner facilement les oppositions qu’il rencontra chez les siens pour la réalisation de cet idéal. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que Borselli était religieux du couvent même de Bologne, et qu’il a soin d’avertir le lecteur qu’il écrit d’après des documents anciens, tirés des archives du monastère.
Il leur avait, en même temps, formellement défendu de recevoir des biens-fonds, leur faisant un devoir d’aliéner ou de donner aux monastères de femmes ceux qu’ils avaient déjà. Plusieurs religieux du midi de la France vinrent à Bologne et, si nous en croyons Borselli, ils avaient l’intention d’y protester contre les ordonnances draconiennes de leur Maître, et même, s’il le fallait, d’interjeter appel contre elles devant la Curie romaine. Ils arrivèrent avec des bourses bien garnies et sur de riches montures, qu’ils eurent soin de dissimuler dans les hôtelleries de la ville, avant de paraître devant saint Dominique. Mais dès que celui-ci l’apprit, il leur enleva tout l’argent qu’ils avaient apporté, fit faire des recherches minutieuses dans toutes les auberges de Bologne pour y retrouver et confisquer les montures, qu’il mit à l’encan sur la place publique ; le prix qu’on en retira servit à la tenue du Chapitre général.
Dès les premières séances, saint Dominique fit renouveler par l’assemblée l’interdiction des biens-fonds : « les Frères décidèrent de ne point avoir de possessions immobilières, de peur que l’office de la prédication ne fût entravé par le soin de biens terrestres ; il leur plut de n’avoir désormais que des revenus. » Ils ne conservèrent que leurs maisons conventuelles et leurs églises. Un citoyen de Bologne, Odéric Gallitiani, avait donné un domaine au couvent de cette ville ; on le lui rendit et l’acte de donation fut déchiré par le Maître, devant le chapitre.
Saint Dominique, d’après Borselli, aurait voulu faire plus encore. Du moment qu’il lui était impossible d’amener les religieux à vivre non de revenus, mais d’aumônes, au jour le jour, il aurait au moins voulu interdire aux clercs l’administration temporelle des couvents, pour les vouer uniquement à l’étude, à la méditation, et à la prédication. Il proposa formellement d’abandonner aux convers la gestion financière des monastères. Les autres religieux s’y opposèrent, alléguant, non sans raison, que pour avoir agi ainsi, les profès de l’Ordre de Grammont étaient opprimés par les frères lais, qui ne voulaient leur rendre compte ni de leurs recettes ni de leurs dépenses, n’acceptaient pas d’être repris et prétendaient même les enseigner et les corriger. On décida que les Frères auraient la haute main même sur les questions matérielles, et que, s’ils en confiaient la gestion à des convers, ceux-ci seraient tenus d’en rendre compte[166]. Sur ce point encore, saint Dominique dut faire des concessions au chapitre et sacrifier, en partie, son idéal de pauvreté absolue.