[166] « Ordinatum est ut conversi singulis suis majoribus rationem reddant et agantur potius quam agant. »

Du moins fit-il rendre des ordonnances précises pour que la vie conventuelle fût modeste. « On décida, dit Borselli, que les Frères auraient des maisons d’humble apparence, des vêtements sans prix, des cellules étroites, sans portes de bois. » — « Nos Frères, disent les constitutions primitives, auront des demeures humbles et modestes, de telle sorte que les murs n’aient pas plus de douze pieds d’élévation, vingt avec l’étage supérieur[167]. »

[167] Nous empruntons ces citations de la Chronique, en grande partie inédite, de Borselli, conservée à la bibliothèque universitaire de Bologne, aux Analecta Ordinis Prædicatorum, publiés par le R. P. Mothon, vol. III, p. 608.

Le lieu saint, lui aussi, devait présenter le même caractère de pauvreté ; et à ce sujet, saint Dominique reprit, pour son Ordre, les austères règlements que saint Bernard avait donnés aux Cisterciens. L’église devait être d’une hauteur modeste, ne pouvant jamais dépasser trente pieds ; le toit n’était point supporté par une voûte de pierre, mais par une simple charpente ; les marbres et les mosaïques en étaient sévèrement exclus. « Il mit tous ses soins, déclara Frère Amizo[168], à ce qu’il ne s’y trouvât ni étoffes de soie ou de pourpre, même sur l’autel, ni vases d’or ou d’argent, sauf les calices. »

[168] Actes de Bologne.

Hors du couvent, la pauvreté des religieux devenait encore plus rigoureuse. Il leur était interdit d’aller à cheval, ils partaient sans argent, et devaient vivre d’aumônes. Lorsque le prieur recevait un novice, il l’instruisait tout spécialement de cette coutume austère. « Saint Dominique ne manquait jamais de rappeler à ses Frères qu’ils appartenaient à un Ordre mendiant et que, de la charité publique, devait provenir non seulement leurs ressources générales mais encore leur pain quotidien. »

La règle du silence est par excellence une règle monastique. Saint Dominique l’avait recommandée d’une manière toute particulière aux religieuses de Madrid ; il l’imposa à tous les couvents de l’Ordre ; en dehors de certaines heures prévues, le silence le plus absolu devait être gardé par les Frères.

Le jeûne et les abstinences, dès les temps du pape Pelage, étaient, avec la prière et la paix, l’essence de la vie monacale. Saint Dominique fit prendre à ce sujet des décisions rigoureuses par le Chapitre général de Bologne. Il fut ordonné que l’on jeûnerait de « la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix (14 septembre) jusqu’à Pâques et aussi tous les vendredis[169]. » L’abstinence était perpétuelle. « Jamais, dit Frère Ventura, même en voyage, le Saint ne mangeait ni viande ni mets assaisonnés au gras, et il l’a fait observer à ses Frères. » Une seule exception était faite en faveur des malades et des vieillards, qui pouvaient se nourrir de viandes ou rompre le jeûne, à l’infirmerie. Les religieux qui les servaient devaient eux-mêmes observer rigoureusement la règle, comme le prouve cette histoire racontée par Gérard de Frachet. « Un jour, dit-il, il y avait à Bologne un Frère infirmier qui parfois, et sans permission, mangeait les restes des viandes servies aux malades ; or, saisi par le démon, il se met à pousser des cris lamentables. Le Bienheureux Père accourt, et, plein de compassion pour celui qui est si horriblement tourmenté, il reproche au démon d’avoir ainsi envahi le corps de l’un de ses fils. Le diable s’excuse et dit : « Il l’a mérité, car il mangeait en cachette des viandes destinées aux infirmes, contrairement à ce que prescrivent tes constitutions[170]. » Hors des repas, il était absolument interdit de rien prendre sans permission, fût-ce un verre d’eau[171].

[169] Borselli : « Item, jejunium a festo S. Crucis usque ad Pascham et jejunium feria sexta tenendum statuerunt. »

[170] C’est à dessein que nous rapportons plusieurs de ces histoires diaboliques, que l’on trouve en si grand nombre dans l’histoire des Ordres religieux ; elles nous permettent souvent de nous rendre un compte exact de l’idéal monastique, en nous signalant les manquements que subissait parfois la règle.