[171] Borselli : « interdixerunt omnem potum extra prandium ».
Tous les manquements à la règle devaient être avoués par le coupable, devant tous ses frères, réunis au Chapitre de la coulpe ; ils étaient punis aussitôt par le prieur. Un récit, qui semble un apologue, nous montre combien saint Dominique tenait à cette pratique, imitée d’ailleurs de plusieurs autres Ordres monastiques antérieurs. « Un jour, raconte Thierry d’Apolda, le Saint, comme une sentinelle vigilante, faisait le tour de la cité de Dieu ; il rencontra le démon qui rôdait dans le couvent comme une bête dévorante, il l’arrêta et lui dit : « Pourquoi rôdes-tu de la sorte ? — A cause du bénéfice que j’y trouve », répondit le démon. Le Saint lui dit : « Que gagnes-tu au dortoir ? » — « J’ôte aux Frères le sommeil, répondit le démon, je leur persuade de ne point se lever pour l’office, et quand cela m’est permis, je leur envoie de mauvais songes et des illusions. » Le Saint le conduisit au chœur et lui dit : « Que gagnes-tu dans ce saint lieu ? » Il répondit « Je les fais venir tard, sortir tôt et s’oublier eux-mêmes. » Interrogé à propos du réfectoire, il demanda de son côté : « Qui ne mange plus ou moins qu’il ne faut ? » et au parloir, il dit en riant : « Voici mon domaine : c’est le lieu des rires, des vains bruits, des paroles inutiles. » Mais quand il fut au Chapitre, il voulut s’enfuir en disant : « Ce lieu m’est en exécration, j’y perds tout ce que je gagne ailleurs ; c’est ici que les Frères sont avertis de leurs fautes, qu’ils s’accusent, qu’ils font pénitence et sont absous. »
Chanoines réguliers, moines mendiants, les Dominicains étaient avant tout des Prêcheurs, et par la prédication, des apôtres. « Notre Ordre a été spécialement fondé pour la prédication et le salut du prochain, dit Humbert de Romans, dans son commentaire de la règle ; notre étude doit tendre principalement, ardemment et souverainement, à ce que nous puissions être utiles aux âmes. » Voilà pourquoi les dispenses viennent corriger les défenses canoniales où monastiques, lorsqu’elles pourraient entraver le but suprême que l’Ordre doit poursuivre. « Dans son couvent, disent les Constitutions, le supérieur aura le pouvoir de donner aux Frères des dispenses, quand il le jugera expédient, surtout en ce qui semblera devoir empêcher ou l’étude, ou la prédication, ou le bien des âmes, car, ajoute Humbert, de toutes les œuvres qui s’accomplissent dans l’Ordre, la plus fructueuse et la meilleure est celle de la prédication. Si plusieurs personnes sont sauvées par les oraisons et les autres pratiques de l’Ordre, combien sont-elles en face de celles qui doivent leur salut à la prédication ! C’est en effet par la prédication que l’univers tout entier est mis sous le joug du Christ. »
L’étude est indispensable au Prêcheur : « Sans doute, dit Humbert, elle n’est pas la fin de l’Ordre, mais elle est éminemment nécessaire pour prêcher et opérer le salut ; sans elle, nous ne pouvons ni l’un ni l’autre. » Aussi les Constitutions prévoyaient-elles le cas où il fallait, pour la favoriser, restreindre les observances canoniales et monastiques : « On récitera brièvement et couramment les Heures de l’office, de peur que les études des Frères n’en soient entravées… Les Frères aptes à l’office de la Prédication, le plus important de tous dans l’Ordre, ou plutôt dans l’Église de Dieu, ne seront pas employés à d’autres occupations ; qu’ils se consacrent aux livres et à l’étude plutôt qu’au chant des répons et des antiennes[172] ».
[172] Borselli, Analecta O. P., t. III, p. 609.
Saint Dominique recommandait l’étude des sciences, des lettres et surtout de la théologie et de l’Écriture sainte : « Je puis le certifier, déclarait Jean de Navarre, dans le procès de canonisation ; car je le lui ai entendu dire souvent[173]. » Lui-même en donnait l’exemple : il portait constamment sur lui l’Évangile de saint Mathieu et les Épîtres de saint Paul ; il les possédait au point de les savoir par cœur[174]. D’anciennes traditions lui attribuent même plusieurs traités sur les Écritures ; outre le Commentaire des Épîtres de saint Paul, qu’il aurait professé à Rome, dans le palais apostolique, il aurait fait à ses Frères de Bologne des conférences sur les psaumes et les épîtres canoniques ; il aurait même écrit le commentaire de certains passages de l’Évangile de saint Mathieu[175].
[173] Actes de Bologne.
[174] Ibidem.
[175] Échard, op. cit., I, p. 88.
Les couvents eux-mêmes étaient de vraies maisons d’étude. Les plus importants étaient établis dans les grands centres universitaires de l’époque, à Paris, Bologne, Palencia, Oxford, et leurs religieux ne tardèrent pas à se mêler à la jeunesse des écoles. Dans l’intérieur même des monastères, étaient institués des cours réguliers de théologie ou d’Écriture sainte, qui avaient lieu chaque matin, et auxquels toute la maison devait se rendre, même le prieur. Le protecteur du couvent de Saint-Jacques, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, ne se contenta pas de donner aux Frères une demeure ; il vint faire chez eux et pour eux des leçons de théologie. En 1220, c’était Roland de Crémone qui y professait ; le Chapitre de Bologne le releva de ses fonctions et le remplaça par Jourdain de Saxe, « qui expliquait avec agrément l’Évangile[176] », et dès lors, les Chapitres généraux et provinciaux eurent l’habitude de nommer les lecteurs, qui devaient diriger les études de chaque couvent.